Matriarcat préhistorique, la société primordiale : la famille élargie sans père, mais pas sans hommes

La préhistoire désigne la phase de l’humanité au sein de laquelle les sociétés n’ont pas développé de système d’écriture. C’est en cela qu’on la distingue de l’histoire. Mais le concept de préhistoire est délicat, puisqu’il varie selon les aires géographiques. Certaines sociétés, par endroit sont toujours préhistoriques au XXe siècle. Il faut donc tenir compte de ces variables lorsqu’on fait appel à ce concept. C’est pourquoi au cours de  cette brève revue nous tenterons d’entrevoir la préhistoire, moins du point de vue chronologique que culturel.

Une reconnaissance de la paternité inconcevable

« La paternité physiologique étant inconnue, il n’existait pas de pères au sens actuel du terme : notre famille conjugale (ou nucléaire) ne pouvait donc pas exister. L’erreur  que commettent la plupart de nos contemporains, c’est de projeter notre conception familiale sur le passé préhistorique. Il ne pouvait exister alors que des institutions protofamiliales, c’est-à-dire des groupes très larges, dont la cohésion était assurée par seulement par les mères ; d’où l’expression de sociétés matrilinéaires ». Jacques Dupuis, Au nom du Père.

Les temps les plus anciens de l’humanité ne pouvaient être que matriarcaux. Le contraire supposerait que l’on aurait instituer dès la première procréation entre deux individus, un système garantissant la paternité biologique. Il est aujourd’hui admis dans la discipline archéologique, au moins jusqu’au paléolithique supérieur (-35 000), que les préhistoriques ignoraient le rôle du sperme dans la procréation. Nous pouvons donc affirmer sans crainte que la patrilinéarité n’est pas concevable dès les premiers temps de l’humanité. La maternité quant à elle n’a pas besoin d’être comprise, elle se constate. C’est donc en toute logique que la parenté exclusivement reconnue était celle de la mère.

Pas de père, mais des phallus quand même

Le fait que ceux-ci, et des symboles phalliques tels que les cornes de taureaux, soient le seul signe masculin découvert dans les anciens lieux saints, indique que les adorateurs originels du phallus étaient les femmes elles-mêmes.

Le clan matrilinéaire

« Il y a tout lieu de penser que parmi les conditions de vie qui prévalaient à l’ère du néolithique primaire, les droits de la mère et ceux du clan dominaient encore (comme c’était le cas à l’ère paléolithique). Les droits fonciers se transmettaient par la lignée maternelle. Il est tentant de croire que les premières sociétés néolithiques, s’échelonnant sur une vaste période de temps et d’espace, ont accordé aux femmes un statut supérieur à celui qui leur fut dévolu par la suite. »  – Jacquetta Hawks, archéologue britannique.

La famille est incontestablement la première structure sociale. Au cours des premiers temps humains, elle constitue la société elle-même, et n’est envisageable que dans son effectif le plus large. La chasse et la cueillette sont les premiers moyens de substance, soumis à ce que la nature est en mesure d’offrir comme ressource. C’est pourquoi, ils sont aussi liés à la vie nomade et dans ce cadre là, la famille nucléaire telle que nous la connaissons au XXe ; père, mère et enfants n’est pas concevable dans ce mode de vie. Le nombre trop restreint d’individus fragilise considérablement la survie du groupe. Les sociétés claniques (famille élargie) privilégient la filiation maternelle. Outre cela, les préhistoriques préfèrent les sépultures multiples, les individus sont enterrés à proximité, voire ensemble, ce qui témoigne de l’importance du lien familial et la signification qui est accordée à l’appartenance au clan.

Des sociétés égalitaires et pacifiques

Dans la très grande diversité culturelle préhistorique, du paléolithique au néolithique, les sociétés sont caractérisées par l’absence de hiérarchie sociale ou sinon très faible. Cela se constate lors de la mise au jour de tombes qui présentent un mobilier dont la valeur varie peu ou pas du tout. Bien souvent, des cas de tombes féminines se démarquant par leur valeur témoignent de la transmission de l’héritage par la mère. En outre, fréquemment, les fouilles rendent compte d’une standardisation de la taille des maisons dans un cadre géographique déterminé. Celles-ci sont le plus souvent de taille assez considérable, ce qui confirme une organisation familial clanique d’un effectif de 10 à 20 individus (probablement pas davantage). C’est surtout l’absence d’architecture palatiale qui atteste de l’absence de hiérarchie sociale et qui distingue ces sociétés de ce que nous connaissons pour les périodes historiques qui sont fortement stratifiées socialement. Ce sont donc des sociétés égalitaires.

Il y a des conflits armés dans le cadre de cette vaste étendue chronologique et géographique que constitue la préhistoire, mais ils devaient être rares. Des cas de fracturation de squelettes en témoignent, cependant, il serait imprudent de faire de ces cas, une généralité. C’est tout le problème de la discipline archéologique, qui ne peut se contenter que d’une infime partie du réel : ce qui nous est parvenu et qui est mis au jour. À titre de comparaison, on peut évoquer le cas de la bataille de Marathon en 490 av. J.-C., au cours de laquelle les athéniens auraient terrassé pas moins de 100 000 perses (en une seule bataille !). Il ne faut donc pas faire l’erreur de mettre sur le même plan les micro-conflits préhistoriques et les massacres propres aux périodes historiques. Par ailleurs, des fouilles de sites archéologiques qui concernent des sociétés sédentaires, ont montré dans de nombreux cas, une absence de fortification. Ce qui rend compte que la défense du térritoire n’est pas une nécessité.

Les cas de représentations « pornographiques »

« La femme n’avait pas besoin de conjoint pour subvenir à ses besoins. Elle était elle-même économiquement indépendante à titre de membre actif au sein de la communauté. Cette situation laissait l’opportunité aux femmes et aux hommes de vivre librement leurs inclinations sexuelles personnelles. Une femme avait l’option de passer sa vie en compagnie d’un seul homme, mais elle n’était sous aucune contrainte légale, morale ou économique de le faire. » – Evelyn Reed, auteur féministe.

L’art préhistorique de la figuration humaine n’est pas soumis à un impératif de propagande visant à légitimer le pouvoir d’une poignée d’individus privilégiés. La qualité remarquable de l’art préhistorique témoigne qu’il s’agit d’une activité de « confort »; parce qu’elle n’apporte aucune ressource alimentaire. C’est la richesse de cet art qui permet de conclure que ses auteurs ne vivent pas dans la subsistance.

Il faut également souligner l’iconographie qui fait la part belle à l’image féminine (comme les célèbres Vénus du paléolithique supérieur, voir la carte) sans dualisme sexiste, mais au contraire, des représentations de scène de coït, parfois en groupe et avec fellation. La liberté sexuelle des femmes telle qu’elle peut se présenter dans l’art préhistorique est proprement une caractéristique des sociétés matriarcales. Dans les sociétés patriarcales, toute sexualité hors mariage est interdite, sauf avec des prostituées, des hommes, des enfants, des esclaves, ou des animaux…

La déesse callipyge

Les premières représentations humaines en argile, en os ou en pierre, représentent la divinité avec des caractères féminins hypertrophiés, parce qu’elle était révérée comme source unique de vie ; les Vénus de Laussel et de Willendorf ont 35000 ans. À cette époque, les attributs masculins sont très nettement moins représentés même si on en a trouvé, semble-t-il, sur le site de Göbeli Tepe, au sud-est de la Turquie.

V et serpents, les symboles de la Déesse

Jusqu’aux recherches de Marija Gimbutas (Le langage de la déesse, 2006), les anthropologues pensaient ne rien pouvoir tirer des dessins « géométriques » qui ornaient les poteries, les statues et les cavernes. Or ces derniers représentent pour la plupart la Déesse Mère. Ces dessins, associations de V ou de chevrons représentant des oiseaux aquatiques, symboles de la source, de la rivière, de l’eau, de l’humidité, de la vulve sont autant de métaphores de la vie, et le serpent celle de l’énergie vitale, de la force créatrice de la nature, de la régénération et non du « Mal ». Tous ces emblèmes de la déesse se retrouvent de –30000 ans à –6000ans. La religion centrée sur la déesse a donc existé bien plus longtemps que les religions indo-européennes et chrétiennes.

« Remarquable absence d’images de guerre et de domination masculine ; l’art centré sur la déesse, révèle un système social équilibré, ni patriarcal, ni matriarcal. » Marija Gimbutas

Cette mythologie des premiers âges reflète une structure de pensée, un ordre de l’univers, une relation entre la déesse et la nature. Elle est la maîtresse des animaux sauvages, la gardienne des plantes, la guérisseuse et la Reine de la Montagne. « C’est la Grande Mère, qui de ses entrailles, donne naissance à toute chose » MarijaGimbutas.

Lire Les peintures préhistoriques auraient été peintes par des femmes – Les traces d’un matriarcat ?

La caverne-utérus du clan de la mère-ancêtre

Des études comparatives avec des sociétés actuelles de chasseurs-cueilleurs, ont permis de supposer que ce genre de peinture murale était le fait de cérémonies religieuses, pendant lesquelles un (ou une) chaman initiait de jeunes membres du clan maternel aux rituels qui permettaient une entrée de plein droit dans la communauté des adultes. Après avoir effectué un rite précis dont les grandes lignes devaient correspondre à des offrandes puis à une transe, le chaman ou le sorcier invitait l’initié à marquer de sa main la paroi de la grotte des ancêtres du clan, grotte qui servait véritablement de temple-utérus, un lien entre ses membres et leur Mère-Ancêtre, incarné par un animal totem femelle (la fylgja chez les Vanir nordiques). Cet aspect magico-religieux du rite était censé connecter l’initié avec le monde des Esprits et des Ancêtres du sang maternel, moyen par lequel la grande Mère pouvait consacrer la personne en question. L’initié donnait ainsi son esprit à la grotte tandis que la Déesse et les Ancêtres utérins donnaient leur énergie à l’initié. L’initié devient ainsi partie intégrante de la divinité-totémique.

Le paradis communiste perdu

« La période débutant il y a quelques 3,5 millions d’années et se prolongeant jusqu’à environ 10,000 années de notre ère, en fut une des plus paisibles. Le « mariage » était informel, sans cérémonie… Oui, il y avait un jardin. Nous pouvions y cueillir multitudes de fruits et des légumes, chanter sous la lune, jouer, travailler ensemble et y voir s’épanouir les enfants. La plupart du temps, la vie était agréable ; on pouvait s’adonner aux arts et s’inventer des rituels célébrant notre participation glorieuse au spectacle et au processus de vie dans la nature. »Marilyn French, auteur féministe.

Les sociétés préhistoriques sont matriarcales, horizontales, égalitaires, pacifiques, collectivistes et même communistes. Nous sommes enclin à se demander pourquoi le communisme politique orthodoxe n’a pas porté plus d’intérêt aux sociétés matriarcales, parce qu’elles font état du seul communisme qui a jamais vraiment fonctionné, qui plus est, pendant des millénaires. Il fallait faire le constat que le communisme n’est pas compatible avec la patrilinéarité.