Sparte : une cité antique grecque aux usages matriarcaux, loin du patriarcat athénien

Sparte (en grec ancien Σπάρτη / Spártē, grec moderne Σπάρτη / Spárti, en dorien Σπάρτα / Spárta) ou Lacédémone (Λακεδαίμων / Lakedaímōn) est une ancienne ville grecque du Péloponnèse, perpétuée aujourd’hui par une ville moderne de 18 184 habitants (2001). Située sur l’Eurotas, dans la plaine de Laconie, entre le Taygète et le Parnon, elle est l’une des cités-États les plus puissantes de la Grèce antique, avec Athènes et Thèbes.

Les mutations linguistiques grecques attestent du changement de parenté

La langue grecque a enregistré le passage du matriarcat au patriarcat :
Πόσις, qui primitivement signifie le maître, prend la signification d’époux ;
δάμαρ, la domptée, la vaincue, devient le nom de l’épouse, au lieu de δέσποινσ, la maîtresse de maison, la souveraine, dont continuaient à se servir les Spartiates chez qui survivaient des mœurs matriarcales
– la jeune fille est la non encore domptée, άδμης ; l’Odyssée (VI, v. 109) appelle Nausicaa (reine matriarcale des phéaciens), « la vierge non domptée » Παρθενος άδμής, parce qu’elle n’est pas mariée.

La dureté d’un état militaire, la douceur de leurs femmes

La rigueur d’un État guerrier résolument viril était adoucie par la grâce souriante, la malice, l’élégance spontanée de ses jeunes femmes qui, contrairement à leurs sœurs d’Athènes, avaient accès aux exercices sportifs et gymniques. Comme les hommes, les femmes lacédémoniennes étaient célèbres pour leur sens de la répartie et leur laconisme (le mot, d’ailleurs, nous est resté: Sparte est située au centre de la Laconie). Plusieurs anecdotes témoignent de cette vivacité de l’esprit, de cette concision propres aux Spartiates.

La reine Gorgo, une femme spartiate dotée d’une fonction politique

La reine Gorgo, épouse du roi Léonidas (6e s. av-JC) est l’une des rares femmes grecques à mener un rôle politique actif à l’époque classique, et la plus connue des femmes spartiates. En – 480, elle organise la mise sur pieds d’une armée de défense entre les villes de Grèce, tandis que son mari se fera tuer en retenant l’avancée des Perses. Une anecdote rapportée par Plutarque (Lycurgue, 14, conclusion) illustre l’importance de la maternité dans le rôle joué par les femmes à Sparte : Ayant été interrogée par une femme d’Attique,
– Pourquoi êtes-vous les seules, vous autres Laconiennes, qui commandiez aux hommes ?
– C’est parce que, répondit-elle, nous sommes les seules qui mettions au monde des hommes.

Des femmes libres

Les spartiates avaient conservé de nombreux usages matriarcaux. A Sparte, la vie des femmes était bien différente des autres cités grecques, où elles n’avaient qu’un statut d’esclave. Elles jouissaient d’une liberté bien plus grande, ce qui choquait Aristote. Elles pouvaient hériter et posséder des biens. Elles étaient ainsi les seules de toute la Grèce à avoir leurs propres jeux athlétiques, auxquels elles participaient nues, à l’égal des hommes. Les autres grecs étaient très choqués par le statut des femmes spartiates qu’ils surnommaient φαινομενιδες qui signifient « les cuisses nues ». Elles revêtaient de courtes tuniques qui laissaient voir leurs cuisses.

Les femmes plus riches que les hommes

Dans cette Sparte au « conservatisme » rigide, les femmes pouvaient faire tout ce qui leur était strictement interdit à Athènes-la-libérale. A Lacédémone, les femmes étaient beaucoup plus libres que les hommes. Non seulement en amour mais en affaires. Elles jouissaient de droits inconnus partout ailleurs. Au IIIième siècle, par exemple, les femmes spartiates possédaient plus de richesses (y compris des biens fonciers étendus) que leurs maris, leurs frères ou leurs amants (Plutarque, Agis, 5, 23, 29). Aristote, déjà, reprochait à Lycurgue de n’avoir pas extirpé le « dérèglement et le matriarcat » des femmes spartiates (Politique, 2, 1270a, 6). A l’étranger habitué à un strict et exclusif patriarcat, la ville de Sparte offrait presque le spectacle d’un État « exotique », dominé par les femmes (Plutarque, Numa, 25,3): « Les femmes spartiates ont sans doute été assez irrévérencieuses et se sont sans doute comportées de façon extrêmement virile, surtout à l’égard de leurs maris puisqu’à la maison, elles détenaient un pouvoir sans partage et qu’à l’extérieur elles intervenaient en toute liberté dans les affaires d’État les plus importantes ». Et pourtant, elles n’avaient rien de spadassins hirsutes et grivois : leur charme un peu abrupt était proverbial dans toute l’Hellade. Leur liberté semblait excessive même aux Athéniens les plus « progressistes » et les plus « éclairés ».

Les usages matriarcaux spartiates

Plutarque donne du mariage spartiate une description qui pose bien des problèmes, tant s’y révèlent des pratiques surprenantes.

– La polyandrie est attestée à Sparte. Les enfants appartenaient en commun aux maris. A Sparte, on constate une diminution de l’autorité du père au profit des instances de la cité et de la collectivité en général.

– Un mariage mature et égalitaire : On se mariait à Sparte en enlevant sa femme, qui ne devait être ni trop petite, ni trop jeune, mais dans la force de l’âge et de la maturité. Alors que les jeunes Athéniennes épousent à l’âge de 15 ans environ un homme qui en a le double, la Spartiate a 18 ans et son mari à peine davantage.

– Un mariage secret : La jeune fille enlevée était remise entre les mains d’une femme appelée nympheutria, qui lui coupait les cheveux, l’affublait d’un habit et de chaussures d’homme de façon à apparaître aussi « masculine » que possible. Il la couchait sur une paillasse, seule et sans lumière. Le jeune marié qui n’était pas ivre, ni amolli par les plaisirs de la table, mais qui avec sa sobriété coutumière avait dîné aux repas publics, entrait, lui dénouait sa ceinture et, la prenant dans ses bras, la portait sur le lit. Le mariage consommé, après avoir passé avec elle un temps assez court, le mari se retirait décemment, retournait à la caserne et allait, suivant son habitude, dormir en compagnie des autres jeunes gens.

– Les époux ne cohabitaient pas ensemble : le mari passait le jour et la nuit avec ses camarades et venait chez sa femme à la dérobée et avec précaution. Il craignait et aurait rougi d’être aperçu par quelqu’un de la maison. De son côté, sa femme usait d’adresse et l’aidait à ménager des occasions de se réunir sans être vus. Et ce manège durait longtemps, si bien que le mari avait parfois des enfants avant d’avoir vu sa femme en plein jour.

Visites furtives chez les Spartiates

Guerriers spartiatesLes coutumes matriarcales de visite furtive perdurent longtemps, même quand les indo-européens doriens imposent le mariage par rapt aux jeunes filles grecques. Plutarque (Lycurgue 23) rapporte qu’à Sparte, le mari ne va voir sa femme qu’à la dérobée, passe très peu de temps auprès d’elle, seulement la nuit, dans l’obscurité, et se retire furtivement avant l’aube. Même après plusieurs enfants, une vie commune de plusieurs années, les époux ne se sont toujours pas montrés en public ensemble. Ce qui était visite furtive de liberté devient ici une contrainte car la jeune fille ne vit plus sur ses terres mais sur celles conquises par la force des armes masculines. Elle ne peut d’ailleurs plus recevoir qui elle veut la nuit, seulement l’homme qui l’a enlevée. Elle est prisonnière et esclave, et la visite furtive n’a plus aucun sens, sauf celui d’un reliquat d’un autre temps où elle aimait qui elle voulait. Reliquat d’un temps où les enfants ne connaissaient pas leur père mais seulement leurs oncles maternels. Cette visite furtive archaïque semble absolument universelle : le peuple des Moso/Na dans le Yunnan chinois, dernier peuple contemporain entièrement matriarcal, la connaît. Les amoureux viennent la nuit et s’en vont au petit matin car ils n’ont pas le droit de vivre avec la famille naturelle, et surtout pas de manger avec elle. Mais les femmes y sont totalement libres d’y recevoir la nuit qui elles veulent, elles changent d’amants à loisir, le mot père n’existe pas, tous les enfants issus de pères différents sont bienvenus, le rapt, le viol et la violence n’ont pas cours.

La fidélité n’est pas une vertu

Le mariage reste ainsi secret, et ce jusqu’au premier enfant. Plutarque note qu’ainsi, les époux « ignorent la satiété et le déclin du sentiment qu’entraîne une vie commune sans entraves ». Les femmes exercent une forme de contrôle sur leur mariage. Si les vieux maris sont incités à « prêter » leurs femmes à des jeunes gens vigoureux, Plutarque mentionne aussi que les femmes prennent parfois un amant de sorte que l’enfant à naître puissent hériter de deux lots de terre au lieu d’un.

Pour forger des femmes fortes

Les jeunes filles, au lieu de vivre sagement aux côtés de leur mère jusqu’à leur mariage, recevaient une éducation qui faisait l’objet d’autant de soins que celle des garçons. L’éducation est dispensée à toutes les filles. Même si les femmes ne participaient pas à l’entraînement militaire, les mêmes valeurs fondamentales se retrouvaient dans leur éducation. Instituée à l’époque archaïque, elle se poursuit à l’époque classique, est interrompue à l’époque hellénistique et reprend probablement à l’époque romaine. Elle consiste principalement en un entraînement sportif, dans le but de produire des mères fortes et saines, aptes à engendrer des enfants vigoureux, futurs soldats ou futures mères. Elle comprend également un apprentissage de la musique et de la danse, indispensables pour les fêtes religieuses. Contrairement aux garçons qui sont éduqués dans les casernes, les filles restent dans le foyer familial et disposent donc d’une forme de loisirs et de vie privée.

Lutte, disque, course à pied et à cheval

Pour ce qui est du volet sportif, l’entraînement physique pour les deux sexes comprend la course à pied et la lutte, le lancer du disque et du javelot. Les jeunes filles clament fièrement leur participations aux mêmes courses que les garçons. Au reste, elles s’entraînent également nues. Cet entraînement n’est pas réellement une préparation au combat : garçons et filles s’exercent séparément. Cependant, la vigueur des femmes spartiates est proverbiale en Grèce : on rapporte ainsi qu’elles s’emparent des hommes adultes et célibataires et les frappent pour les forcer à se marier, ce qui implique une certaine force. Enfin, il semble que l’entraînement sportif comprenait une part d’équitation. Ainsi, des figurines votives retrouvés au sanctuaire d’Artémis Orthia montrent des jeunes filles montant en amazone.

Sport et nudité pour exciter les jeunes hommes

Aristophane, dans sa comédie Lysistrata, met en scène une Spartiate, Lampito, dont les femmes d’Athènes admirent la forte constitution. Xénophon, dans la République des Lacédémoniens, confirme la place que tenait cet entraînement physique dans la vie des jeunes filles de Sparte. Et dans la Vie de Lycurgue, la biographie du législateur légendaire de Sparte, Plutarque affirme que cette semi-nudité des jeunes filles et les exercices auxquels elles se livraient était aussi un moyen « d’exciter au mariage » les jeunes gens.

Se consacrer à la maternité, un privilège de femmes libres

 » Les autres Grecs veulent que les jeunes filles vivent comme la plupart des artisans, qui sont sédentaires, et qu’elles travaillent la laine entre quatre murs. Mais comment peut-on espérer que des femmes élevées de la sorte aient une magnifique progéniture ? Lycurgue, au contraire, pensa que les esclaves suffisaient à fournir les vêtements, et, jugeant que la grande affaire pour les femmes libres était la maternité, il commença par établir des exercices physiques pour les femmes, aussi bien que pour le sexe mâle ; puis il institua des courses et des épreuves de force entre les femmes comme entre les hommes, persuadé que si les deux sexes étaient vigoureux, ils auraient des rejetons plus robustes. «  – Xénophon.

Cultes et divinités : des caractères archaïques

La religion à Sparte frappe également par ses aspects archaïques. Ainsi, on trouve des survivances de cultes non anthropomorphiques : Boiai, en Laconie, vénère un myrte sous le nom d’Artémis Sôteira. Pausanias parle également de 15 xoana en Laconie, dont 6 à Sparte — ce sont des statues de bois à la représentation grossière, antérieure à la religion olympique. L’archaïsme se retrouve également dans les fêtes religieuses spartiates, et dans certains sacrifices, comme celui de chevaux à Hélios sur le mont Taygète. Les divinités féminines jouent un rôle plus important qu’ailleurs : sur 50 temples mentionnés par Pausanias, 34 sont consacrés à des déesses. Athéna, sous un grand nombre d’épiclèses, est la plus honorée de toutes.

Achéens, Doriens et Hilotes

monuments de néréides, combat entre grecs et barbaresEt cette société spartiate, malgré le petit reste de pratiques de sociétés matrilinéaires préhistoriques, montre bien ce qui a changé entre les deux civilisations (celle des autochtones et l’autre des envahisseurs). Les invasions achéennes puis doriennes  (indo-européens de première et deuxième générations), hordes masculines peu nombreuses mais meurtrières, ont pratiqué le vol des terres par la force, le rapt des femmes et leur mariage forcé, la filiation par le père sous peine de mort de la femme, la propriété privée transmissible de père en fils, l’asservissement des peuples conquis. Les hilotes grecs résident sur les territoires de la Cité de Spartes, anciens propriétaires collectifs, peuples autochtones des Mégalithes, travaillent dorénavant pauvrement pour les envahisseurs et sont à leur merci comme esclaves vaincus.