Matriarcat polynésien : reines, vahinés polyandres, cosmogonie féminine, île de la vulve, sans père

Les sociétés polynésiennes ont gardé de nombreuses coutumes matriarcales, mais avaient cependant une hiérarchie très stratifiée où l’aristocratie et le peuple avaient des droits très différents. Elles étaient connues pour la liberté sexuelle et les pratiques rituelles très élaborées qu’on y pratiquait, par exemple, le Kapu, système d’évitement et tabou sacré. Les femmes polynésiennes (vahinés) ont toujours joué un grand rôle dans la société, comme en témoignèrent la reine Pomare IV à Tahiti ou les cheffes marquisiennes.

Les missionnaires interdisent les danses obscènes des polynésiens

Les vahines bénéficiaient d’une grande liberté sexuelle. Les témoignages des missionnaires au sujet des danses, enrichissent ce fait : Les danses furent condamnées en 1842 car jugées obscènes et prouvaient l’absence de complexe des polynésiens face à la nudité :

  • Upepehe : Danses et chants féminins nues accompagnés de tambours.
  • Mamaha : Danses et chants mixtes rythmés par le son des tambours, s’exécutent aussi dans la nudité.
  • Mau pepe : Que les missionnaires ne décrurent pas tant ils furent choqués par ce qu’ils jugeaient obscènes.

L’île interdite, sans paternité

Maiao, surnommée « l’île interdite » ou « l’île oubliée », est une île de Polynésie française faisant partie des Îles du Vent dans l’archipel de la Société. L’île de Maiao a été rattachée suite à la colonisation à l’île de Moorea. Autrefois, elle était commune au royaume de l’île de Huahine. Comme la culture de l’île est matriarcale, sont considérés comme étrangers tous ceux dont la mère n’en est pas originaire ; la paternité n’y existe pas. Depuis la colonisation française, et la christianisation par les missionnaires, le mariage s’est implanté sur l’île, mais en cas de divorce, la mère garde l’enfant et la maison.

L’île oubliée, éternellement matrilinéaire

Maiao n’est pas indépendante mais a établit une règle bien précise :

  • L’accès de l’île est interdite aux étrangers,
  • Y développer le tourisme l’est donc aussi.

Les habitants de Maiao considère un « étranger » comme quelqu’un n’ayant aucune filiation maternelle avec une habitante vivante ou décédée de l’île. La lignée est donc strictement matrilinéaire. Aussi lointaine soit-elle, rien n’annule ce lien maternel.

L’île « Sexe Féminin » des reines

Huahine est aussi appelée « l’île de la femme », car elle a toujours été gouvernée par des reines. Cette île s’appelait autrefois Tematatoerau, puis Matairea. « Hua Hine » peut se traduire « sexe de femme » ; peut-être une référence à la forme particulière et pourfendue de la topologie.

Liens du sang menstruel et absence de virginité

Le terme tahitien pour désigner les liens de parenté est « toto », à l’origine ce terme définit le sang mais exclusivement celui des menstrues. Parmi les mots qu’inventèrent les colons dans le langage des polynésiens, se trouve « paratenia » qu’ils prirent du grec, car les polynésiens n’avaient à l’époque pré-coloniale aucun terme pour la virginité.

Polyandrie marquisienne

La polyandrie était monnaie courante aux îles Marquises, ainsi que le mariage adelphique (ou panuléen) : tous les frères d’un clan épousaient collectivement toutes les sœurs d’un autre clan, et vice versa. Sur les îles Marquises, certaines femmes, surtout de haut rang, avaient un premier mari vahana haka’iki et, en outre, un ou plusieurs maris secondaires, pekio, qui étaient souvent des fonctionnaires. Les cas de polyandrie étaient variées: il y avait des mariages politiques de femmes qui prenaient des maris encore enfants, ou des hommes qui avaient été des partenaires de la femme pendant l’adolescence et qui étaient resté avec elle quand elle avait épousé un homme plus âgé et plus riche. Deux hommes s’offrent parfois conjointement à une femme , qui choisit l’un comme vahana haka’iki et l’autre comme pekio.

L’île Corail des femmes

Vanatinai est une île qui se trouve dans la mer de Corail: c’est une société égalitaire, sans chef ou idéologie de genre dichotomique, et les rôles mâles et femelles s’entrecroisent inextricablement. Les enfants appartiennent à une lignée maternelle, et les jardins appartiennent aux femmes. Les femmes occupent une place importante dans les activités traditionnelles d’échange, où les femmes ont les mêmes possibilités d’accès au prestige provenant du succès dans le commerce.

Les femmes cheffes des Samoa et Tonga

Traditionnellement, les filles et les femmes de haut rang sont adorées d’une vénération presque divine. Ce n’était pas seulement par leur prestige qu’elles avaient une grande influence sur leurs maris et parents, mais les titres et les bureaux, et même le trône, leur étaient ouverts. Les quatre plus hauts titres dans tous les Samoa, tracées par les femmes depuis les temps ancestraux, passa sous la domination et l’autorité d’une personne qui était une femme, Salamasina, qui a obtenu ces titres. Traditionnellement, il y avait plus de chefs hommes que de femmes. Pour qu’un chef soit politiquement influent aujourd’hui, il faut qu’il conserve l’appui de sa sœur sacrée. Son droit de veto au sein du groupe des affaires en fait toujours une alliée politique ou une ennemie. La politique est l’arène des hommes et des femmes de religion. Les Sœurs avaient un statut supérieur à celui de leurs frères, en outre, les jeunes garçons préparaient la nourriture pour les vieillards.

L’origine féminine du cosmos selon les Maoris

Chez les Maoris de Nouvelle Zélande, on reconnaît à la fois la tradition matrilinéaire et la tradition patrilinéaire : les femmes peuvent hériter des droits collectifs sur les terres. Les analogies entre les femmes et la terre vont de soi pour les Maoris : la lune, la terre et le premier être humain étaient tous des femmes.

Diderot et le bon sauvage de Tahiti

Charles Georges Spitz (1857-1894) ; Nus tahitiens, vers 1889

Charles Georges Spitz (1857-1894) ; Nus tahitiens, vers 1889

Le Supplément au voyage de Bougainville, ou Dialogue entre A et B sur l’inconvénient d’attacher des idées morales à certaines actions physiques qui n’en comportent pas, est un conte philosophique de Denis Diderot. Il paraît pour la première fois en volume en 1796 – à titre posthume. Il décrit de manière utopique et quelque peu erronée, par manque de connaissances anthropologiques, la société tahitienne pré-coloniale, avant sa christianisation, en relevant cependant de nombreux détails probablement authentiques : liberté sexuelle avant et pendant le mariage, mariage d’amour temporaire, paternité sociale et non biologique, autorité parentale maternelle, statut élevé des mères célibataires…

Entretien de l’aumônier jésuite et d’Orou le Tahitien

Conformément au code de l’hospitalité, Orou offre une de ses quatre « filles » (ses sœurs ?) à l’aumônier pour agrémenter sa nuit. Devant son refus au nom de « sa religion, son état, les bonnes mœurs et l’honnêteté » s’engage une conversation entre les deux hommes : dans un premier temps, Orou invite l’aumônier à se plier à leurs mœurs, et convaincu, le jeune jésuite cède à la tentation et accepte de passer la nuit avec Thia, la plus jeune des filles qui n’a ni mari, ni enfants.

– […] Voilà ma femme, voilà mes filles choisis celle qui te convient ; mais si tu veux m’obliger, tu donneras la préférence à la plus jeune de mes filles qui n’a point encore eu d’enfants.

[…] Je ne sais ce que c’est que la chose que tu appelles religion ; mais je ne puis qu’en penser mal, puisqu’elle t’empêche de goûter un plaisir innocent, auquel nature, la souveraine maîtresse, nous invite tous ; de donner l’existence à un de tes semblables ; de rendre un service que le père, la mère et les enfants te demandent ; de t’acquitter envers un hôte qui t’a fait un bon accueil, et d’enrichir une nation, en l’accroissant d’un sujet de plus.

[…] Vois le souci que tu as répandu sur tous ces visages : elles craignent que tu n’aies remarqué en elle quelques défauts qui leur attirent ton dédain. Mais quand cela serait, le plaisir d’honorer une de mes filles entre ses compagnes et ses sœurs, et de faire une bonne action, ne te suffirait-il pas ? Sois généreux !

Thia, la plus jeune, embrassait ses genoux et lui disait :

– Étranger n’afflige pas mon père (mon oncle ? – NDLR), n’afflige pas ma mère, ne m’afflige pas ! Ignore-moi dans la cabane et parmi le miens ; élève-moi au rang de mes sœurs qui se moquent de moi. Astô l’aînée a déjà trois enfants ; Palli, la seconde, en a deux, et Thia n’en a point ! Étranger, honnête étranger, ne me rebute pas ! rends-moi mère ; fais moi un enfant que je puisse un jour promener par la main, à côté de moi, dans Tahiti ; qu’on voie dans neuf mois attaché à mon sein ; dont je sois fière, et qui fasse une partie de ma dot, lorsque je passerai de la cabane de mon père dans une autre. Je serai peut-être plus chanceuse avec toi qu’avec nos jeunes Tahitiens. Si tu m’accordes cette faveur, je ne t’oublierai plus ; je te bénirai toute ma vie ; j’écrirai ton nom sur mon bras et sur celui de ton fils ; nous le prononcerons sans cesse avec joie ; et, lorsque tu quitteras ce rivage, mes souhaits t’accompagneront sur les mers jusqu’à ce que tu sois arrivé dans ton pays.

Mariage et paternité, des valeurs faibles

OROU. – Je vois que ma fille (nièce ? – NDLR) est contente de toi ; et je te remercie.

L’AUMÔNIER. – Vous ne connaissez guère la jalousie ce que je vois ; mais la tendresse maritale, l’amour paternel, ces deux sentiments si puissants et si doux, s’ils sont pas étrangers ici, y doivent être assez faibles.

OROU. – Nous y avons suppléé par un autre, qui est est autrement général, énergique et durable, l’intérêt.

L’impôt du sperme : la richesse des enfants

Vous arrivez : nous vous abandonnons nos femmes et nos filles ; vous vous en étonnez ; vous nous en témoignez une gratitude qui nous fait rire ; vous nous remerciez, lorsque nous asseyons sur toi et sur tes compagnons la plus forte de toutes les impositions. Nous ne t’avons point demandé d’argent ; nous ne nous sommes point jetés sur tes marchandises ; nous avons méprisé tes denrées : mais nos femmes et nos filles sont venues exprimer le sang de tes veines.

Quand tu t’éloigneras, tu nous auras laissé des enfants : le tribut levé sur ta personne, sur ta propre substance, à ton avis, n’en vaut-il pas bien un autre ? Et si tu veux en apprécier la valeur, imagine que tu aies deux cents lieues de côtes à courir, et qu’à chaque vingt milles on te mette à pareille contribution.

Nous avons des terres immenses en friche ; nous manquons de bras ; et nous t’en avons demandé. Nous avons des calamités épidémiques à réparer ; et nous t’avons employé à réparer le vide qu’elles laisseront. Nous avons des ennemis voisins à combattre, un besoin de soldats ; et nous t’avons prié de nous en faire : le nombre ce nos femmes et de nos filles est trop grand pour celui des hommes ; et nous t’avons associé à notre tâche. Parmi ces femmes et ces filles, il y en a dont nous n’avons jamais pu obtenir d’enfants ; et ce sont celles que nous avons exposées à vos premiers embrassements.

Nous avons à payer une redevance en hommes à un voisin oppresseur ; c’est toi et tes camarades qui nous défrayerez ; et dans cinq à six ans, nous lui enverrons vos fils, s’ils valent moins que les nôtres. Plus robustes, plus sains que vous, nous nous sommes aperçus au premier coup d’œil que vous nous surpassiez en intelligence ; et, sur-le-champ nous avons destiné quelques-unes de nos femmes et de nos filles les plus belles à recueillir la semence d’une race meilleure que la nôtre.

Mariage d’amour temporaire, et statut supérieur des mères

Le jésuite interroge Orou sur la question du mariage. La définition qu’il en donne est en tout point conforme à l’esprit de nature : « le consentement d’habiter une même cabane, et de coucher dans un même lit, tant que nous nous y trouvons bien (…) ». Ce qui importe c’est le fruit de l’union, et Orou explique avec enthousiasme le culte de la maternité, et plus une fille a d’enfants, plus elle est convoitée.

Beauté des mères & beauté des courtisanes

Charles Georges Spitz (1857-1894) ; Nus tahitiens, vers 1889

Charles Georges Spitz (1857-1894) ; Nus tahitiens, vers 1889

Là, pour être belle, on exige un teint éclatant, un grand front, de grands yeux, des traits fins et délicats, une taille légère, une petite bouche, de petites mains, un petit pied… Ici, presque aucun de ces éléments n’entre en calcul. La femme sur laquelle les regards s’attachent que le désir poursuit, est celle qui promet beaucoup d’enfants (la femme du cardinal d’0ssat), et qui les promet actifs, intelligents, courageux, sains et robustes. Il n’a presque rien de commun entre la Vénus d’Athènes celle de Tahiti ; l’une est Vénus galante, l’autre est Vénus féconde. Une Tahitienne disait un jour avec mépris à une autre femme du pays :  » Tu es belle, mais tu fais de laids enfants ; je suis laide, mais je fais de beaux enfants, c’est moi que les hommes préfèrent. « 

A propos du dieu biblique du mariage :

OROU. – Mais pourrais-tu m’apprendre ce que c’est que le mot religion, que tu as prononcé tant de fois, et avec tant de douleur ? […] J‘entends ; et une de ces actions qu’il leur à défendues comme mauvaises, c’est de coucher avec une femme et une fille ? Pourquoi donc a-t-il fait deux sexes ?

L’AUMÔNIER. – Pour s’unir ; mais à certaines conditions requises, après certaines cérémonies préalables, en conséquence desquelles un homme appartient à une femme, et n’appartient qu’à elle ; une femme appartient à un homme, et n’appartient qu’à lui.

OROU. – Pour toute leur vie ?

L’AUMÔNIER. – Pour toute leur vie.

OROU. – En sorte que, s’il arrivait à une femme de coucher avec un autre que son mari, ou à un mari de coucher avec une autre que sa femme… mais cela n’arrive point, car, puisqu’il est là, et que cela lui déplaît, il sait les en empêcher.

L’AUMÔNIER. – Non ; il les laisse faire, et ils pèchent contre la loi de Dieu, car c’est ainsi que nous appelons le grand ouvrier, contre la loi du pays ; et ils commettent un crime.

Mariage et fidélité : contre-natures et opposés à la raison

– Les préceptes singuliers, je les trouve opposés à la nature, contraires à la raison ; […] Contraires à la loi générale des êtres. Rien, en effet, te paraît-il plus insensé qu’un précepte qui proscrit le changement qui est en nous ; qui commande une constance qui n’y peut être, et qui viole la nature et la liberté du mâle et de la femelle, en les enchaînant pour jamais l’un à l’autre ; qu’une fidélité qui borne la plus capricieuse des jouissances à un même individu ;

Déshonneur de adultère & opprobre du libertinage

L’AUMÔNIER – La fille déshonorée ne trouve plus de mari.

OROU. – Déshonorée ! et pourquoi ?

L’AUMÔNIER – La femme infidèle est plus ou moins méprisée.

OROU. – Méprisée ! et pourquoi ?

L’AUMÔNIER. – Le jeune homme s’appelle un lâche séducteur.

OROU. – Un lâche ! un séducteur ! et pourquoi ?

L’AUMÔNIER. – Le père, la mère et l’enfant sont désolés. L’époux volage est un libertin ; l’époux trahi partage la honte de sa femme.

Liberté sexuelle avant le mariage

[…]  L’un peut solliciter une femme, et en être sollicité ; l’autre, se promener publiquement le visage découvert et la gorge nue, accepter ou refuser les adresses d’un homme. On indique seulement d’avance, au garçon les filles, à la fille les garçons, qu’ils doivent préférer. C’est une grande fête que celle de l’émancipation d’une fille ou d’un garçon.

[…] À la chute du jour, la fille rentre dans la cabane de ses parents, ou passe dans la cabane de celui dont elle a fait choix, et elle y reste tant qu’elle s’y plaît.

L’AUMÔNIER. – Ainsi cette fête est ou n’est point un jour de mariage ?

OROU. – Tu l’as dit…

Mariage consentant et temporaire

L’AUMÔNIER. – Mais vous ne vous mariez donc point ?

OROU. – Nous nous marions.

L’AUMÔNIER. – Qu’est-ce que votre mariage ?

OROU. – Le consentement d’habiter une même cabane, et de coucher dans un même lit, tant que nous nous y trouverons bien.

L’AUMÔNIER. – Et lorsque vous vous y trouvez mal

OROU. – Nous nous séparons.

L’autorité parentale : le partage des enfants du mariage

L’AUMÔNIER. – Que deviennent vos enfants ?

–  En repassant de cabane de son mari dans celle de ses parents, une femme emmène avec elle ses enfants qu’elle avait apportés en dot : on partage ceux qui sont nés pendant la cohabitation commune ; et l’on compense, autant qu’il est possible, les mâles par les femelles, en sorte qu’il reste à chacun à peu près un nombre égal de filles et de garçons.

Le mariage d’une lune

L’AUMÔNIER. – Vos époux se reprennent-ils quelquefois ?

OROU. – Très souvent ; cependant la durée la plus courte d’un mariage est d’une lune à l’autre.

L’AUMÔNIER. – A moins que la femme ne soit grosse ; alors la cohabitation est au moins de neuf mois ?

Pas de géniteur reconnu, le père social est le mari de la mère

OROU. – Tu te trompes ; la paternité, comme le tribut, suit son enfant partout.

L’AUMÔNIER. – Tu m’as parlé d’enfants qu’une femme apporte en dot à son mari.

OROU. – Assurément. Voilà ma fille aînée qui a trois enfants ; ils marchent ; ils sont sains ; ils sont beaux ; ils promettent d’être forts : lorsqu’il lui prendra fantaisie de les marier, elle les emmènera ; ils sont siens : son mari les recevra avec joie, et sa femme ne lui en serait que plus agréable, si elle était enceinte d’un quatrième.

L’AUMÔNIER. – De lui ?

OROU. – De lui, ou d’un autre.

Le mariage légitime l’autorité paternelle

OROU. – L’heureux moment pour une jeune fille et pour ses parents, que celui que sa grossesse est constatée Elle se lève ; elle accourt ; elle jette ses bras autour du cou de sa mère et de son père ; c’est avec des transports d’un joie mutuelle, qu’elle leur annonce et qu’ils apprennent cet événement. Maman ! mon papa ! embrassez-moi : je suis grosse !

– Est-il bien vrai ? – Très vrai. – Et de qui l’êtes-vous ? – Je le suis d’un tel…

L’AUMÔNIER. – Comment. peut-elle nommer le père de son enfant ?

OROU. – Pourquoi veux-tu qu’elle l’ignore ? Il en est de la durée de nos amours comme de celle de no mariages ; elle est au moins d’une lune à la lune suivant

L’AUMÔNIER. – Et cette règle est bien scrupuleusement observée ?

OROU – Tu vas en juger. D’abord, l’intervalle de deux lunes n’est pas long ; mais lorsque deux pères ont une prétention bien fondée à la formation d’un enfant, il n’appartient plus à sa mère.

L’AUMÔNIER. – A qui appartient-il donc ?

OROU – À celui des deux à qui il lui plaît de le donner : voilà tout son privilège ; et un enfant étant par lui même un objet d’intérêt et de richesse, tu conçois que, parmi nous, les libertines sont rares, et que les jeunes garçons s’en éloignent.

Pas de répression sexuelle

L’AUMÔNIER. – Vous avez donc aussi vos libertines ? J’en suis bien aise.

OROU. – Nous en avons même de plus d’une sorte : mais tu m’écartes de mon sujet. […] Toi qui as parcouru différentes contrées, dis-moi si tu as remarqué dans aucune autant de beaux hommes et autant de belles femmes que dans Tahiti ; Regarde-moi : comment me trouves-tu ? Eh bien ! il y a dix mille hommes ici plus grands, aussi robustes ; mais pas un plus brave que moi ; aussi les mères me désignent-elles souvent à leurs filles.

L’AUMÔNIER, – Mais de tous ces enfants que tu peux avoir faits hors de ta cabane, que t’en revient-il ?

OROU. – Le quatrième, mâle ou femelle. Il s’est établi parmi nous une circulation d’hommes, de femmes et d’enfants, ou de bras de tout âge et de toute fonction, qui est bien d’une autre importance que celle de vos denrée qui n’en sont que le produit.

L’AUMÔNIER. – Avez-vous des châtiments pour ce libertinage ?

OROU– Point d’autres que le blâme.

Flagellation des mères célibataires chez les chrétiens d’Amérique au 18ème siècle

A et B se livrent à une digression et évoquent une anecdote contemporaine, l’aventure malheureuse de Miss Polly Baker. Cette jeune fille, mère hors du mariage est punie par la loi. Elle est condamnée à une amende, ou au fouet si elle ne peut la payer.

Une fille, Miss Polly Baker, devenue grosse pour la cinquième fois, fut traduite devant le tribunal justice de Connecticut, près de Boston. La loi condamne toutes les personnes du sexe qui ne doivent le titre de mère qu’au libertinage à une amende, ou à une punition corporelle lorsqu’elles ne peuvent payer l’amende. 

B rapporte un extrait de sa défense, mettant en évidence que son état ne résulte que de l’infamie des hommes qui profitent d’elle sans pour autant en assumer les conséquences, en toute logique, ce sont eux qui devraient être punis. Miss Polly Baker, suite a un discours argumentatif solidement construit, parvient à éviter toute punition.

Permettez-moi d’oublier un moment que la loi existe, alors je ne conçois pas quel peut être mon crime ; j’ai mis cinq beaux enfants au monde, au péril de la vie, je les ai nourris de mon lait, je les ai soutenus de mon travail ; et j’aurais fait davantage pour eux, si je n’avais pas payé des amendes qui m’en ont ôté les moyens.

Est-ce un crime d’augmenter les sujets de Sa Majesté dans me nouvelle contrée qui manque d’habitants ? Je n’ai enlevé aucun mari à sa femme, ni débauché aucun jeune homme ; jamais on ne m’a accusé de ces procédés coupables, et si quelqu’un se plaint de moi, ce ne peut être que le ministre à qui je n’ai point payé de droits de mariage. Mais est-ce ma faute ?

On me répondra que j’ai transgressé les préceptes de la religion ; si mon offense est contre Dieu, laissez-lui le soin de m’en punir ; vous m’avez déjà exclue de la communion l’Église, cela ne suffit-il pas ? Pourquoi au supplice de l’enfer, que vous croyez m’attendre dans l’autre monde, ajoutez-vous dans celui-ci les amendes et le fouet ? 

Pardonnez, Messieurs, ces réflexions ; je ne suis point un théologien, mais j’ai peine à croire que ce me soit un grand crime d’avoir donné le jour à de beaux enfants que Dieu a doués d’âmes immortelles et qui l’adorent.

 Si vous faites des lois qui changent la nature des actions et en font des crimes, faites-en contre les célibataires dont le nombre augmente tous les jours, qui portent la séduction et l’opprobre dans les familles, qui trompent les jeunes filles comme je l’ai été, et qui les forcent à vivre dans l’état honteux dans lequel je vis au milieu d’une société qui les repousse et qui les méprise.

De fille publique à honnête femme

Ce discours singulier produisit l’effet qu’en attendait Miss Baker ; ses juges lui remirent l’amende et la peine qui en tient lieu. Son séducteur, instruit de ce qui s’était passé, sentit le remords de sa première conduite ; il voulut la réparer ; deux jours après il épousa Miss Baker, et fit une honnête femme de celle dont cinq ans auparavant il avait fait une fille publique.