Résistance du matriarcat et de la Déesse-Mère en Chine et au Vietnam

Un art populaire : les figurines d’argile

Par  l’anthropologue Huo Jiangying

Un savoir-faire millénaire qui cache bien des secrets, et révèle les particularités culturelles des régions chinoises.

La déesse-mère des chinois

En Chine, on dit que la déesse Nüwa aurait créé les êtres humains en les façonnant à partir de l’argile et en leur insufflant la vie, ce qui, dans une certaine mesure, a fait d’elle la première artisane ayant façonné l’argile. C’est le mythe sur la création dont parlent les écrits d’il y a 2 000 ans; il évoque la solitude de Nüwa dans un monde sans êtres humains. Elle est en quelque sorte devenue la Mère de l’Humanité.

Le couple utérin créateur

Presque toutes les légendes à propos de Nüwa mentionnent un homme appelé Fuxi et l’identifient comme son frère ou son « mari ». Certaines disent même que Fuxi aurait travaillé avec Nüwa et que les deux « auraient pétri l’argile pour créer les hommes et les femmes ». Voilà pourquoi parfois c’est Fuxi qui est honoré comme l’un des ancêtres des êtres humains. Les chroniqueurs chinois décrivent aussi une ère sans père ni mari. C’est donc Nüwa et Fuxi qui auraient inventé le mariage – et donc la paternité – et apportés la civilisation.

La Mecque des chinois

Les études de textes suggèrent que Fuxi était autrefois un des chefs de la région des Plaines centrales. Il avait établi sa capitale à l’endroit qui est aujourd’hui la ville de Huaiyang (province du Henan) et a gouverné son territoire avec Nüwa. Il a été enterré dans le mausolée Taihao qui se dresse toujours dans cette ville.

Depuis des millénaires, le mausolée Taihao est La Mecque des Chinois qui vénèrent leurs ancêtres. Cette tradition est toujours vivante et s’est transformée en une « foire du temple », l’une des plus anciennes de Chine; cette foire comprend des activités commerciales et des divertissements qui se déroulent en parallèle avec des pratiques rituelles de respect et d’hommage aux ancêtres.

« Chien en argile » de Huaiyang

Le « chien en argile » est l’un des objets d’art populaire qu’il est possible de trouver dans toutes les foires du temple de la province du Henan. Fort probablement inspirés par le mythe de Nüwa, depuis les temps anciens, les habitants de cet endroit façonnent l’argile et lèguent le secret de leur art à des membres de leur clan. Selon les plus vieux artisans, tous les styles et formes sont identiques à ceux que façonnaient leurs ancêtres, puisque cet artisanat ancien exige que tous ses artisans se conforment strictement à ses règles et à ses méthodes. Ainsi, ce que nous voyons aujourd’hui est, en fait, une forme d’art primitif incorporant des formes particulières, des couleurs simples, des motifs mystérieux et des symboles inintelligibles.

Le chien totémique

« Chien en argile » est le nom que l’on donne à l’ensemble des figurines d’argile de Huaiyang. Il y en a des centaines de modèles, et le chien n’est que l’un d’entre eux. Les contes folkloriques décrivent les chiens comme des dieux gardiens protégeant les êtres humains; de fait, de nombreuses tribus anciennes vénéraient des totems de chien. Exemple : chez les Moso du Sichuan, le chien aurait échangé son espérance de vie avec celui de l’Homme, en échange de sa protection.

Des totems de la fécondité

Les nombreuses variétés de « chien en argile » ont une caractéristique commune : un fond noir sur lequel sont peints différents motifs rouges, jaunes, bleus, blancs, verts et roses. Toutes les figurines – singe à visage humain, êtres reliés par le visage, hirondelle à tête de singe et singe-tigre – sont décorées de motifs d’organes génitaux féminins, qui reflètent bien le fait que la société matriarcale pratiquait le culte du totem au pouvoir reproducteur.

La grotte de la progéniture

La preuve de ce culte se retrouve aussi dans la salle principale du mausolée Taihao où, dans un coin, une dalle de pierre enchâssée est percée d’un trou appelé la « grotte de la progéniture ». Selon la légende, quiconque touche à cette pierre aura des fils. Les mains de nombreuses générations ont touché cette pierre et l’ont usée, de sorte qu’on a dû la remplacer à maintes reprises au cours des siècles. À Huaiyang, des danses folkloriques et divers spectacles ont été conçus comme des prières rituelles pour implorer la naissance d’un fils.

Vietnam

Le culte des déesses-mères

Le terme Đào Mau (chinois 道 母) se réfère au culte des déesses-mères au Vietnam: Thiên Y A Na, la Dame du Royaume (Bà Chua Xu), la Dame de l’entrepôt (Bà Chua Kho), et de la princesse Lieu Hanh, des figures légendaires comme Au Co, les sœurs Trung, et Dame Trieu (Bà Triêu). Đào Mau est souvent associé aux rituels de médiumnité – connus au Vietnam sous le terme Len đồng – pratiqués dans d’autres parties de l’Asie, comme à Taiwan, Singapour et Hong Kong. Bien que le gouvernement communiste ait initialement proscrit la pratique de ces rituels, les considérant comme des superstitions, ils cédèrent en 1987, pour les légaliser de nouveau.

La principale religion du Vietnam

Le rituel de culte de la Mère, ou religion de la Déesse Mère, est l’une des principales religions au Vietnam, qui tire son origine de millénaires de matriarcat. Depuis le XVIe siècle, fondée sur le rituel du culte des déesses, il s’est développé dans le culte des Trois mondes, ou Quatre mondes, avec la Déesse Mère Liêu Hanh comme Déesse principale. Le rituel Hâu dông, appelé encore Hâu bong, considéré comme un rite religieux de la Déesse Mère, est une activité religieuse populaire à la dimension à la fois spirituelle et artistique.

Un syncrétisme populaire

Hâu dông a souvent lieu dans des temples ou palais, où il y a toujours un espace religieux solennel pour adorer et faire des offrandes aux êtres saints. Le rituel de culte de la Mère est symbolisé par des statues, peintures folkloriques, décors et costumes de cinq couleurs représentant les cinq éléments de la cosmologie orientale du taoïsme (métal, bois, eau, feu et terre). Il est joué sur une scène devant l’autel de la Déesse mère.

La fée et le dragon : matriarcat des montagnes & patriarcat des plaines

Une légende de la création du Viêt Nam raconte qu’une reine immortelle nommée Au-Co, une fée venue des montagnes, rencontre un dragon venu des mers. Par cette union naissent 100 géants. Ils finissent par divorcer, et chacun prend avec lui 50 enfants. La fée retourne dans ses montagnes, le dragon dans la mer, chacun avec ses enfants. Voilà une explication de la présence du matriarcat chez les montagnards et du patriarcat dans les plaines.

La déesse-mère face au communisme

La princesse Lieu Hanh (vietnamien: Lieu Hanh Công Chua, Chu Han: 柳杏公 主) est l’un des quatre Immortels, et aussi une figure de proue du culte Đào Mau de la déesse-mère, dans lequel elle gouverne le royaume céleste. Son culte fut créé par des femmes dans la province de Nam Định, dans le village de Van Cat. Le culte aurait été créé par des producteurs de riz, pour des besoins de terres et d’eau, et était extrêmement populaire. Il a été supprimé momentanément par le parti communiste à ses débuts, car considéré comme outil taoïste d’oppression. Cependant, après les réformes Doi Moi (1986), le culte a connu un grand regain de popularité.

Les amazones Viet résistent à l’occupation chinoise

Les Sœurs Trung (12 – 43) connues en vietnamien sous le nom de Hai Bà Trưng (littéralement « les deux dames Trung »), et individuellement commeTrưng Trắc (徵側) et Trưng Nhị (徵貳), sont deux personnages historiques ayant repoussé victorieusement pendant trois ans les attaques chinoises au Viêt Nam.

Elles sont aujourd’hui considérées comme des héroïnes nationales vietnamiennes. Les deux sœurs sont nées au nord du Viêt Nam à une date inconnue et mortes toutes les deux en 43 après Jésus-Christ. Les sœurs Trung sont révérées au Viêt Nam en tant qu’instigatrices du premier mouvement de résistance anti-chinois, après 247 ans de domination. Beaucoup de temples leur sont dédiés et un jour de congé annuel est accordé en février pour commémorer leur disparition. Un district à Hanoï porte leur nom, tout comme de nombreuses rues et de nombreuses écoles à travers le pays.Phùng Thị Chinh était une noble dame vietnamienne, qui a combattu aux côtés des sœurs Trung afin de repousser les envahisseurs Han du Vietnam en 43 ap-JC. Elle était alors enceinte, et était chargée de la protection du flanc central de l’armée. Selon la légende, elle a accouché au front de la bataille, et portait son nouveau-né dans un bras et une épée dans l’autre, tandis qu’elle se battait pour ouvrir les rangs de l’ennemi. Quand elle a appris que les soeurs Trung s’étaient suicidées, elle s’est tué avec son enfant.

Triệu Thị Trinh (Chữ nho: 趙氏貞), connue en vietnamien sous le nom de Triệu Ẩu (趙嫗) ou Bà Triệu (婆趙, Dame Triệu) (225 – 248) est une femme vietnamienne ayant dirigé victorieusement un mouvement de résistance contre les Chinois. Elle est souvent décrite comme la « Jeanne d’Arc vietnamienne ». Elle aurait affirmé : « Je voudrais monter tempêtes, tuer les requins dans la mer, chasser les agresseurs, reconquérir le pays, défaire les liens de la servitude, et ne jamais me soumettre pour devenir la concubine d’un homme. » Triệu Thị Trinh est une héroïne vietnamienne dont le souvenir reste vivace dans le pays. De nombreuses rues portent son nom au Viêt Nam. Une fête nationale lui est aussi dédiée, ainsi qu’un grand festival qui a lieu au temple de Bà Triệu au début du mois d’avril. L’histoire des sœurs Trưng, tout comme celle de Triệu Thị Trinh est la preuve, pour certains historiens, de l’existence d’une société vietnamienne pré-chinoise fondée sur un pouvoir matriarcal. Avant l’arrivée des Chinois au 2e siècle av. J.-C., le rôle de la femme était prépondérant au Vietnam. La société était à moitié matriarcale (sous l’autorité de la mère).