Mudang (Corée) : les femmes chamanes matrilinéaires au service des déesses-serpents

Le chamanisme coréen est encore une religion très vivante. Bien qu’empreint de ses origines sibériennes, il a de nombreux caractères nationaux, qui lui ont valu un renouveau dans le dernier quart du XXe siècle. Parmi ces originalités, les chamans sont la plupart du temps des femmes, les mudangs (무당 = 巫堂). Leur équivalent masculin est le paksu, mais il est beaucoup plus rare.

Culte des déesses-serpents de l’île de Jeju

Dans la mythologie coréenne, Eobshin, la déesse de la santé, comme un serpent noir avec des oreilles. Dans l’île de Jeju, la déesse Chilseong et ses 7 filles sont des serpents. Ces déesses sont les divinités des vergers, des cours royales, etc. Selon le Jeju Pungtorok, « Les gens ont peur des serpents, ils le vénèrent comme un dieu. Quand ils voient un serpent, ils le considèrent comme une grande divinité, ne le tuent pas et ne le chassent pas. »

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Une institution populaire vivace

La mudang, ou chaman – presque toujours une femme – est censé communiquer avec le monde des esprits en recourant à la transe, l’extase, le chant ou le conte. En tant que chaman, la mudang apporte des soins, attire la fortune sur tel ou tel, communique avec les esprits des morts (afin d’apaiser l’âme d’un enfant défunt par exemple), y compris les personnes célèbres, prononce des malédictions. Aujourd’hui, nombreux sont les Coréens qui consultent des mudangs en cas de maladie ou lorsqu’ils espèrent plus de chance en affaires. Les mudang jouent un rôle très important en Corée. Aujourd’hui encore, des kut, ou rituels chamaniques, continuent à être organisés au moment des déménagements ou de la construction d’un nouvel immeuble et les consultations sont de plus en plus nombreuses. Les parents viennent consulter, inquiets de l’avenir de leurs enfants, les entrepreneurs sur le lancement d’une nouvelle affaire, les chefs d’entreprise sur leur activité…  Bon nombre de politiciens (qu’ils soient chrétiens ou bouddhistes) ont également recours à leurs services, élection oblige. Même s’il paraît empreint de superstition aujourd’hui, le chamanisme demeure bien vivant en Corée du Sud, où 40 000 mudang sont officiellement recensés (100 000 selon les ethnologues).

Un sacerdoce matrilinéaire

Il n’existe pas de formation pour devenir mudang. On le devient par hérédité, de mère en fille, comme c’est souvent le cas dans le sud de la péninsule ou on est atteint de la « maladie des chamanes » dans le centre et le nord. On reçoit alors l’esprit et on se doit d’accepter son destin de mudang. En général, les mudang ont découvert leurs aptitudes à servir de médiatrices entre esprits et humains lors de fortes crises existentielles (liées notamment à la mort d’un proche ou, simplement, à un « signe » perçu dans la nature).

Des traditions païennes persécutées

Longtemps diabolisé par les missionnaires chrétiens, condamné à la clandestinité durant l’occupation japonaise, persécuté par le gouvernement militaire qui a suivi la Guerre de Corée, le chamanisme coréen (ou muisme) connaît aujourd’hui une période florissante : quelque 300000 mudangs officieraient au Pays du matin frais (조선 = 朝鮮), reconnus désormais comme dépositaires des traditions, des rituels, des danses et des costumes populaires. Mais la Corée s’avérant également l’un des pays technologiquement les plus avancés (au même titre que le Japon), le muisme s’est largement développé sur Internet, à travers des domaines commerciaux, des blogues et des sites de voyance gérés par les plus jeunes pratiquants.

Le patriarcat confucianiste transforme les femmes en frustrées sexuelles hystériques

L’arrivée du bouddhisme au début de notre ère, puis du confucianisme réduisirent l’influence du chamanisme. Durant la période Chosŏn, le chamanisme fut condamné, considéré par les élites confucéennes comme de simples superstitions et pratiques magiques. Sous l’occupation japonaise, le chamanisme fut même réprimé, et il ne se releva pas après la guerre, confronté à la modernisation et l’occidentalisation du pays.

Le roi est le pilier de l’état, le mari est le pilier de la famille, l’homme est le pilier de la femme – Confucius

Le confucianisme, lui, est d’avantage un art de vivre et un code civil qu’une religion et il voyait d’un mauvais œil le chamanisme. Certaines théories disent cependant que si le confucianisme a réduit le chamanisme, il l’a aussi indirectement alimenté : A l’époque pré confucéenne, les Mudangs étaient des deux sexes. Quand le code confucéen donnant la prédominance aux hommes fut mise en place, les femmes se retrouvèrent au plus bas de l’échelle sociale. Elle avaient alors perdu tout espoir d’atteindre un statut social élevé et on leur refusa également de nombreux plaisir élémentaire, notamment le plaisir sexuel qui était devenu méprisé. On dit que la conséquence fut une frustration généralisée de la population féminine coréenne dont les manifestations les plus courantes sont appelées aujourd’hui névrose ou hystérie. Ces symptômes furent assimilés au fait que ces femmes étaient devenues sensibles au monde des esprits. Certaines devinrent donc des Mudangs « grace » à cela.

Insensibles aux lames tranchantes

Après ce déclin au XXe siècle, le chamanisme autrefois considéré comme un ensemble de superstitions et de rituels magiques connaît un renouveau auprès des jeunes générations (nées après 1970), qui y trouvent des références culturelles propres. Depuis les années 1970, on voit des hommes devenir mudang. De nos jours, statistiquement il n’y a plus que des Mudang femme et durant les Kut, elles continuent d’entrer en transe en dansant sur des lames aiguisées, ou en les pressant sur leur langues ou contre leurs seins, le tout sans se blesser le moins du monde. De nombreux Kut continue à être organisé ; c’est souvent le cas par exemple lorsque l’on déménage. On appel une Mudang pour qu’elle appel des esprits bienveillant à s’installer dans la nouvelle maison. C’est aussi le cas lorsqu’on va commencer le tournage d’un film ou la construction d’un immeuble. En définitive, bien qu’étant une tradition ancienne, le chamanisme est toujours présent et continue même de s’adapter à l’ère moderne. Il constitue dans tout les cas l’un des paradoxes Coréen entre une société technophile à la pointe des technologies de l’information et tout de même proche de ses traditions.

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