Hindouisme : serpents Nagas fertiles, totems des clans matriarcaux, protecteurs de la Déesse-Mère

Le nāga (नाग ou serpent en sanskrit) est un être fabuleux de l’hindouisme, à corps de serpent habituellement représenté avec plusieurs têtes, souvent chimériques et effrayantes : capuchon de cobra, gueule de chien, yeux exorbités et parfois humains. Dans les légendes de l’Inde et de tout le Sud-Est asiatique, les nâgas sont des habitants du monde souterrain où ils gardent jalousement les trésors de la terre. Ils ont pour ennemi naturel l’aigle géant Garuda. Le nâga le plus célèbre est Ananta, sur lequel se repose Vishnou dans l’intervalle entre la fin d’un monde (matriarcal ?) et la création d’un nouveau (patriarcal ?). Son nom en sanskrit signifie sans fin ou sans limite, éternel ou infini. Symbole de la fécondité, de l’éternité et des connaissances universelles. Reposant sur les eaux primordiales, Ananta, le serpent cosmique, sert de couche à Vishnu lorsque celui-ci se repose après la dissolution (pralaya) d’un univers ancien, en attendant que Brahmâ (Abraham) renaisse de son nombril et crée un univers nouveau. Le nāga comme sa forme féminine (nāgī or nāginī) est un génie des eaux, représenté comme un serpent à tête humaine.

Le serpent, symbole de la renaissance

La vénération des serpents se réfère au haut statut des serpents ou Nagas dans la mythologie hindouiste. Le serpent représente la renaissance et la mort à cause de ses mues. Dans une grande partie de l’Inde on sculpte des représentations de cobras et de nagas. On leur offre de la nourriture et des fleurs, et on leur allume des cierges. Parmi certains indiens du sud (Kerala), un cobra qui est tué accidentellement est brûlé comme un être humain. Personne ne les tue intentionnellement. L’image du dieu-serpent est exhibé lors d’une procession annuelle par des prêtresses célibataires.

La religion d’une civilisation pré-aryenne

Leur origine vient de l’ancien culte des serpents d’avant l’hindouisme védique aryen, qui vient probablement de la civilisation néolithique de la vallée de l’Indus (vers 2500 av-JC), où la déesse-mère était invoquée pour la fertilité et la prospérité.

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Dieu taureau et divinités serpents

La civilisation de la vallée de l’Indus est la plus ancienne de l’Inde, et s’est développée dans le nord-ouest vers le Pakistan actuel : Harappa, Mohenjodaro, Chanhudaro et Lothal étaient leurs villes les plus importantes. Les fondateurs de la civilisation de la vallée de l’Indus étaient méditerranéens, dravidiens, ou austronésiens. Lors de l’excavation de ces sites, on a retrouvé un très grand nombre de sceaux. Parmi eux, on retrouve la figure d’une divinité avec une tête de taureau, et à ses côtés se trouvent deux autres divinités avec un corps de serpent. Sur un autre sceau, il y a un serpent qui se tient debout derrière le taureau, qui lui est en train de combattre contre un homme puissant. Sur une troisième sceau, il y a un serpent qui repose sa tête sur un siège en bois, et qui protège un arbre divin.

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La dynastie guerrière des dieux-serpents fertiles

La présence de serpents sur chacun de ces trois sceaux démontre que le serpent était le protecteur des civilisations de l’Indus et le symbole de l’autorité des lois. La tradition du culte des serpent et du totémisme était importante dans la civilisation de la vallée de l’Indus. Les Naïrs du Kérala et les Tulu Bunts du Karnataka, deux ethnies matrilinéaires du sud de l’Inde, pratiquent toujours ces anciennes coutumes. Les serpents y sont considérés comme un symbole de fertilité. Les Naïrs étaient organisés en de nombreux clans guerriers protégés par des serpents-totems, tels les Nambiar ou les Kiryathil. Les clans guerriers Naïrs et Bunts du Tulu Nadu disent descendre des Nagvanshi, la dynastie des serpents.

Matriarcat Nair (Inde) : la caste guerrière du dieu-serpent fertile, compagnon de la déesse-mère

Les guerriers vaincus du dieu-serpent

Historiquement, les nagas étaient une ancienne race indienne, dont on sait très peu de choses mis à part ce qui nous a été transmis à travers le culte des serpents. Les Nagas ont été mentionnés en tant que tribu non-aryenne, adorateurs de serpents de l’Inde ancienne. Une inscription sur une plaque de cuivre de la période Gupta (VIe siècle ap-JC) relate que les Nagas ont été élevés au rang de la caste guerrière des Kshatriya. Les Nagas auraient été vaincus par les Gupta, leurs femmes ayant ensuite été épousées par les vainqueurs. Un exemple est celui du roi Chandragupta II qui a épousé la reine Kuber Naga.

Indra terrasse le serpent de la Déesse-Mère

Une divinité de premier plan des Vedas est Indra, et c’est un dieu guerrier, or les hommes de l’Indus semblent avoir été plutôt pacifiques. On peut en déduire que les Indusiens et les gens qui ont rédigé les Vedas (les locuteurs du sanskrit) étaient deux peuples différents.  Il existe des mythes communs aux Indiens et aux autres peuples indo-européens, comme le mythe du serpent ou du dragon, Vritra dans les textes indiens, retenant les eaux ou avalant le soleil. Il est vaincu par un dieu armé de la foudre, Indra en Inde ou Péroun en Russie. Dans la religion védique, puis l’hindouisme, Vṛtrá est le démon de la sécheresse, de la résistance et de l’inertie. Il aurait empêché, avec l’aide de sa mère Danu, les eaux de s’écouler. Il avait la forme d’un serpent ou d’un dragon. Vṛtrá a été tué par Indra, ce qui a valu à ce dernier l’appellation de Vṛtráhan. Les Aryens vivaient sûrement en Bactriane (Afghanistan) avant de descendre vers l’Inde. Aux alentours du xxe siècle av. J.-C., il s’y trouvait une assez brillante civilisation de l’âge du bronze, or certaines caractéristiques la rattachent aux Vedas. Par exemple, on voit, sur des vases, des représentations de serpents installés sur des montagnes et contenant des soleils. C’est peut-être une illustration du mythe du serpent avaleur, Vritra, qui est rapporté dans les Vedas. En le tuant, Indra a libéré les eaux et a permis au soleil de monter au ciel.

Manasa, la reine-mère des serpents des tribus autochtones

Manasa (Bengali: মনসা, Manasha), ou Manasa Devi, est une déesse des serpents, populaire au Bengale et dans le nord et nord-est de l’Inde. Elle protège et guéri des morsures de serpent, et apporte fertilité et prospérité. Elle est la reine des serpents. Elle est aussi appelée Manasha, ou Ma Manasha. Ma signifiant la Mère Universelle. A l’origine, Manasa était une déesse des tribus autochtones de l’Inde (Adivasi) avant les invasions aryennes. Elle a été intégrée dans le panthéon hindouiste, et vénérée par les basses castes. Plus tard, elle fut élevé à une plus haute caste du panthéon, et est désormais considérée d’avantage comme une déesse Hindu qu’une déesse indigène.

La reine serpent, à l’origine du peuple Khmer

Les serpents nagas jouent un rôle important dans la mythologie cambodgienne. Un mythe fondateur très connu explique que le peuple Khmer est né de l’union d’un indien et d’éléments indigènes, présentés plus tard comme des nagas. Selon la légende, un brahmane indien nommé Kaundinya attaqua le Cambodge qui était sous le règne d’un roi naga. La reine Soma (sa nièce ?) combattit contre l’envahisseur mais fut vaincue. Elle fut mariée de force au brahmane. Le peuple Khmer sont leurs descendants.

Serpents-totems chez le dernier peuple matriarcal (Chine)

Dans le Yunnan, chez les Moso, dernier peuple sans père ni mari, et encore d’avantage chez leurs cousins Naxi, le culte des serpents-totems, appelés Ssù, est resté vivace. Bien que très proche du culte des Naga, par l’influence de l’hindouisme qui a transité par le bouddhisme tibétain, il garde de nombreuses caractéristiques archaïques, comme chez les Nairs matriarcaux du Kérala, dans le sud de l’Inde. Le culte des serpents n’y est jamais mélangé avec le bouddhisme, il est préservé à l’écart des autres cultes locaux (Dongba, Bön…), comme une relique d’une période antérieure. Chaque clan matrilinéaire est protégé par un animal totem, dont le bas du corps est un serpent. Les serpents totems sont gouvernés par un grand dieu de la nature, mi-homme mi-serpent, appelé Shugu. Il est le gardien d’une source sacrée qui coule aux pieds d’un arbre sacré, près du mont Youlong (le Dragon de Jade, 5600 m), dans le village de l’Eau de Jade (chinois: 玉水寨; pinyin: Yù Shuǐ Zhài), où sa statue géante bénéficie de nombreuses cérémonies en son honneur. Généralement bienveillant, il peut cependant se courroucer et punir avec des catastrophes naturelles, lorsqu’on ne prend pas soin de l’environnement.

Matriarcat Moso (Chine) : sans père ni mari, mais pas sans oncles, le paradis de la déesse-mère Gemu

L’aigle et le serpent : quête du Saint Graal de Vie de la Déesse-Mère

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Un des plus anciens mythes connu est celui de l’aigle et du serpent, attesté en différents endroits de la planète jusqu’au Vème millénaire av. J.C, nommé mythe d’Étana dans des textes cunéiformes datant du IIème millénaire av. J.C. en Mésopotamie, et que l’on retrouve transcrit sur des sceaux cylindriques en pierre, sous forme de bande dessinée et pour la première fois dans sa version complète lors de fouilles archéologiques récentes dans le désert du Karakoum, au Turkménistan, dans les vestiges d’une société vieille de cinq mille ans, où les femmes avaient au départ un fort pouvoir comme l’exclusivité du contrôle des marchandises.

Ce mythe pourrait être l’origine du Saint Graal, et la version originelle de celui de l’hindouisme faisant intervenir Vishnou (le dieu), Garuda (l’aigle), et le Naga (le serpent). Il y a un aigle qui vit dans un arbre et un serpent qui vit dans les racines. L’aigle et le serpent vivaient en bonne entente au sein de l’arbre de vie. Un jour l’oiseau conçoit en son coeur de mauvaises pensées et décide de manger les œufs du serpent. Sur les conseils des dieux, le serpent prépare sa vengeance et se dissimule à l’intérieur d’un animal mort. Lorsque l’aigle se pose pour dévorer la carcasse, il se dresse devant lui, l’affronte et le jette au fond d’un trou où il dépérit. Étana a été nommé roi par les dieux, mais il ne sait comment assurer sa succession car il ne peut avoir d’enfant. Il se rend au trou de l’aigle où l’oiseau dépérit depuis qu’il a trahi le serpent et lui propose un marché. Je te libère et je te soigne si tu m’emmènes dans le ciel là où réside la déesse de la fertilité. L’aigle accepte. Au bout de son voyage, Étana rencontre la déesse. Après avoir écouté son histoire, elle lui tend une coupe contenant le breuvage de la vie qui va lui permettre de procréer et d’assurer sa succession.

Avec ce vol du secret de la vie aux mères, ce mythe témoignerait de l’évolution de cette société des oasis vers le patriarcat, changement culturel qui à cette époque avait déjà touché l’ensemble du monde antique. On y trouve alors des statuettes masculines avec sexe en érection, version masculine des statuettes féminines dédiées au culte de la fécondité, témoignant du passage progressif à un système gouverné par les pères.