Tauromachie et Veau d’Or : le dieu taureau fertile agricole, compagnon de la déesse-mère néolithique

« Le culte le plus répandu dans le monde antique était peut-être celui du taureau, l’animal consacré à la Grande Déesse. Même si l’on remonte aux plus anciens temps et mythes, quand la déesse régnait en maîtresse absolue, on trouve le taureau sacré derrière elle. Les fouilles de Ninive, Babylone et Ur, de même que celles des villes plus petites de la vallée du Tigre et de l’Euphrate, montrent que le taureau accompagnait le culte de la grande déesse-poisson Tiamat, souvent représentée par une sirène, comme sur un sceau découvert à Ninive » – André Parrot

La fin d’un règne

La mise à mort du taureau est un thème récurrent dans la culture patriarcale : Depuis le combat de Gilgamesh (ou Héraclès, demi-dieu patriarcal) contre le Taureau Céleste lâché par la déesse-mère Ishtar, jusqu’au meurtre du toro sur le sable de l’arène vibrante de la clameur des aficionados, que signifie cet inlassable affrontement de l’homme contre le taureau ?

Le meurtre du taureau divinisé semble être l’éradication du symbole de fertilité virile, soit la puissance génitrice mâle, mais sans reconnaissance de paternité, propre aux sociétés matriarcales. Gilgamesh et le Taureau d’Ishtar (Sumer), Baal & le veau d’or (Canaan), Ariane et le Minotaure (Crète), Jason & les taureaux d’Héphaïstos (Grèce), l’initiation par le sang du taureau de Mithra (Perse), la fête du bœuf gras (de la Grèce à la Gaule), la tauromachie (du pays de Galles à l’Espagne)…

Le compagnon des déesses

Si l’homme apparait auprès du taureau, c’est le plus souvent pour le tuer ; la femme l’a précédé depuis la nuit des temps, mais dans une sorte de connivence tranquille, sans rien qui évoque le meurtre ; sur les roches du Mont Bégo, les sceaux de l’ancienne Mésopotamie, les bas-reliefs égyptiens, les coupes helléniques, les fresques de Cnossos, à Catal Huyuk comme à Mohenjo-Daro, les bovidés accompagnent une femme : grande déesse, ancêtre, mère de la tribu. Elle semble entretenir un rapport bien plus ancien, et plus paisible, avec les bêtes. Apis, Hathor et la lune (Egypte), les amours de Pasiphaé avec le Taureau Blanc (Crète), la razzia des bœufs de Cooley (Irlande)…

Un dieu totémique agricole

Apis est le nom grec d’un taureau sacré de la mythologie égyptienne vénéré dès l’époque préhistorique. Les premières traces de son culte sont représentées sur des gravures rupestres, il est ensuite mentionné dans les textes des pyramides de l’Ancien Empire et son culte perdura jusqu’à l’époque romaine. Apis est symbole de fertilité, de puissance sexuelle et de force physique.

Une incarnation de la Déesse

Dans l’ancienne Égypte, la déesse du Ciel, Hathor, était adorée sous la forme d’une vache, d’une femme à tête de vache ou à cornes de vache. La vache n’avait pas à subir de sacrifice sanglant en Égypte antique. La vache avait une valeur symbolique très importante chez les Anciens Égyptiens :

« La vache représentait (…) la voûte céleste (…), et son ventre portait les étoiles. La déesse Isis prenait aussi quelquefois l’apparence d’une vache. »

« Associée aux vaches célestes (…) Hathor abrite et enfante journellement ; à son pis s’abreuve le pharaon pour recevoir le lait divin, garant d’une éternelle jeunesse et de souveraineté. » — Encyclopédie des religions, Gerhard J. Bellinger.

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Quand Moïse extermine ceux qui préfèrent le Veau d’Or

Épisode de l’Exode (Ex. 32) du peuple hébreu de l’Égypte vers la « terre promise ». Pendant l’ascension du mont Sinaï par Moïse, pour recevoir les tables de la Loi, les Hébreux, nouvellement libérés du joug du Pharaon, pressèrent Aaron de leur construire une idole d’or, en fondant les bracelets et colliers qu’ils avaient réussi à prendre avec eux. Il construisit un veau d’or qu’ils adorèrent à l’imitation du taureau Apis qui était adoré en Égypte. Lorsque Moïse descendit du mont Sinaï, et qu’il vit les Hébreux adorer une idole, ce qui est littéralement interdit par le Troisième Commandement, il fut pris d’une colère si grande qu’il fracassa les Tables de la Loi sur un rocher. Dieu ordonna à Moïse de tuer tous ces hérétiques, et Moïse transmit cet ordre à ceux qui, parmi son peuple, lui étaient restés fidèles :

  • Exode 22.20 « Celui qui offre des sacrifices à d’autres dieux qu’à l’Éternel seul sera voué à l’extermination »
  • Exode 32.26 « Moïse se plaça à la porte du camp, et dit : À moi ceux qui sont pour l’Éternel ! Et tous les enfants de Lévi s’assemblèrent auprès de lui. »
  • Exode 32.27 « Il leur dit : Ainsi parle l’Éternel, le Dieu d’Israël : Que chacun de vous mette son épée au côté ; traversez et parcourez le camp d’une porte à l’autre, et que chacun tue son frère, son parent. »
  • Exode 32.28 « Les enfants de Lévi firent ce qu’ordonnait Moïse ; et environ trois mille hommes parmi le peuple périrent en cette journée. »
  • Exode 32.29 « Moïse dit : Consacrez-vous aujourd’hui à l’Éternel, même en sacrifiant votre fils et votre frère, afin qu’il vous accorde aujourd’hui une bénédiction. »

Le minotaure : une diabolisation du père inconnu

Les minoens (Crète) vénéraient la déesse-mère de la fécondité, et le dieu-taureau fertile. La religion minoenne était tournée vers la nature et le culte de la végétation. Cela se remarque particulièrement au travers de dieux et de déesses qui meurent et renaissent chaque année, et par l’utilisation de symboles tels que le taureau (ou les cornes de taureau), le serpent, les colombes, le lion, le pavot… Dans les sociétés matriarcales, telle que fut probablement la civilisation crétoise minoenne, le mariage, la paternité, le couple et la fidélité n’existent pas.

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C’est probablement ce qui a permis aux grecs patriciens de les caricaturer à travers la légende du minotaure. Puisque les enfants ne connaissent pas leur père, et que celui-ci est symbolisé par un taureau, c’est que les mères doivent s’accoupler avec des taureaux. Il serait donc logique qu’elles donnent naissance à des monstres mi-homme mi-bête. Le taureau symbolise donc le père inconnu, et le minotaure, l’enfant naturel, sans père reconnu, le bâtard illégitime. C’est le cas de Pasiphaé, épouse adultère du roi Minos, qui le trompa avec un taureau, et donna naissance au minotaure mangeur de chair humaine, enfermé dans le labyrinthe de Dédale, sous le palais de Cnossos.

Adultère zoophile d’une déesse-mère matriarche

Dans la mythologie grecque, Pasiphaé (en grec ancien Πασιφάη / Pasipháê, « celle qui brille pour tous », une épithète classique de la déesse Lune), est différemment présentée comme étant une immortelle ou une magicienne (ce qui la rattache à sa sœur, la magicienne Circé). De plus, un passage de Pausanias (III, 26, 1) montre qu’elle était associée à Séléné (déesse de la pleine lune), et vénérée dans le sanctuaire oraculaire de Thalamée (déesse de la divination) en Lacédémone, en Grèce continentale, près de la cité de Sparte, qui a conservé des usages et cultes matriarcaux pré-olympiens. Pasiphaé est surtout connue pour être la mère du Minotaure. Minos n’ayant pas tenu son engagement de sacrifier à Poséidon un magnifique taureau blanc qu’il lui avait envoyé en Crète, le dieu pour se venger rend Pasiphaé amoureuse de l’animal. Selon le pseudo-Apollodore (III, 1, 2) :

Un dieu cornu universel

Les Pélasges adoraient la grande déesse ainsi que le dieu taureau. Les Ligures adoraient aussi le dieu-taureau du mont Bego ou le dieu-cerf du val Camonica. On peut signaler qu’à l’époque protohittite il existait dans la civilisation du Hatti un culte du cerf. Il persistera d’ailleurs, en Cappadoce un culte similaire. Les Celtes donneront le nom de « Cernunnos » aux deux formes de ce dieu.

Un dieu de la vie et de l’adultère

Cernunnos est le dieu de la prospérité. Les bois symbolisent la puissance fécondante et les renouvellements cycliques, ils repoussent pendant la saison claire de l’année celtique. Une sculpture de Cernunnos trouvée à Meaux, montre le sommet de son crâne muni de deux protubérances latérales qui suggèrent la repousse prochaine de la ramure. Certains voient dans l’association deux saints bretons semi-légendaires, saint Edern et saint Théleau, tous deux traditionnellement représentés comme chevauchant un cerf, un héritage de la religion celte qui tenait la bête en grande vénération. Dans la légende galloise, Edern, qui chevauchait aussi un cerf, est le fils du dieu Nuz et l’un des premiers amants de la reine Guenièvre, l’infidèle épouse du roi Arthur.

Un dieu de la résurrection d’origine indienne ?

La chute annuelle des bois suivie de repousse passait aux yeux des anciens pour être symbole de mort et de résurrection. Le cerf, on le sait était associé au culte rendu du dieu Cernunnos. Sa posture « bouddhique » et sa présence sur un sceau de la civilisation de l’Indus (représentation d’un dieu à cornes, assis en tailleur, entouré d’animaux) pourrait faire penser à une origine indo-européenne. Dans la civilisation néolithique de l’Indus (Harappa & Mohenjo Daro, Ve millénaire av. J.-C.), le dieu taureau trône aussi aux côté de la Grande Déesse Universelle.

La déesse-mère pré-aryenne de l’Inde

A l’origine, la « Vache Céleste  » figuration de la Déesse Mère Néolithique, fut la Déesse universelle, céleste, solaire, déesse de la végétation, de la naissance et de la mort, de l’eau et du feu, du ciel et de la terre. C’était l’époque du Matriarcat et Dieu était femme. Il a fallu l’avènement des civilisations patriarcales nomades pour combattre l’influence de son culte et imposer un dieu-père. En Inde, où l’on adore toujours le taureau, le culte du taureau faisait partie du culte de la déesse qui domina jusqu’à l’époque de Rama.

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La vache primordiale dans les mythes européens

Dans la mythologie nordique, Audhumla (Audhumbla en vieux norrois) est la vache nourricière du premier être vivant : le géant Ymir. Elle est née de la glace et de l’aurore du temps. De ses trayons coulaient quatre rivières de lait qui nourrissaient Ymir.

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Dans la mythologie celtique irlandaise, Boann (ou Boand) est un des aspects de la grande divinité féminine des Celtes ; son nom (*bo-vinda) qui signifie « (celle) qui procure des vaches » en fait une représentation de la prospérité. Elle prend aussi le nom de la Boyne (ou Boinn), le fleuve homonyme. Les autres aspects de cette déesse primordiale sont Brigit et Étain.

Sacrifice de la déesse adultère pour la création du monde patriarcal

Boann est l’épouse d’Elcmar, le frère du Dagda, dont elle devient la maîtresse. Pour réparer sa relation coupable, elle se baigne dans l’eau lustrale et mortelle de la source Segais, dans laquelle elle perd un bras, une jambe et un œil. Dans sa fuite vers l’océan elle devient la rivière Boyne. La mort de Boann engendre les eaux cosmiques qui irriguent tous les mondes connus.

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