Dieu est une femme : le mythe du spermatozoïde vainqueur de la course à la fécondation de l’ovule

Lorsque la femme choisit

Philippe Clot – Type n.7 – 2005-10-01

C’est l’ovule qui prend l’homme

Le mythe du vaillant spermatozoïde vainqueur de la course effrénée à la fécondation est aujourd’hui démenti. Nous savons désormais que les choses ne se passent pas tel qu’on nous l’avait dit et voilà qui pourrait changer bien des choses, tant dans nos histoires individuelles que dans celle de l’humanité… Car ce n’est pas l’homme qui prend l’ovule, c’est l’ovule qui prend l’homme.

Le marathon de la vie

Il fait encore nuit, mais l’on sent que l’aube qui bientôt poindra ne sera à nulle autre pareille. Le terrain a été soigneusement étudié et préparé, la tension est à son comble. Ils sont plusieurs millions et leur nervosité est pratiquement palpable tandis que la coque blindée de la barge de débarquement vibre sous les coups répétés d’une forte houle. Ils sont prêts, même si la peur de l’inconnu les fait un peu trembler. Serrés les uns contre les autres, ils attendent le signal. Soudain un choc, la porte s’ouvre sur le sable humide et ils s’y précipitent dans une impressionnante bousculade. Les combattants n’ont qu’une idée en tête : atteindre l’objectif, vite, sans se perdre, en évitant les pièges.

25 cm de parcours du combattant en 1 heure

Les premiers rangs sont écrasés par la poussée, déchiquetés. Le gros de la troupe commence alors sa périlleuse progression. Les braves soldats ont entre 20 et 25 cm à parcourir avant d’atteindre leur but, soit une distance équivalant environ 4’000 fois leur taille. A raison de 23 millimètres par minute, ils savent qu’il leur faudra plus d’une heure pour atteindre le lieu de la fécondation. Ils ont des rations de survie pour environ 72 heures, mais leur problème ne se trouve pas là, ils savent en effet que leur vie ne tient qu’à un fil et que ce qu’ils doivent affronter maintenant est terrifiant. En premier lieu, ce sont des jets d’acides qui cruellement les assaillent. Pour la plupart, ils n’y réchapperont pas.
Les rescapés, une fois franchi le col de l’utérus, sont soumis aux lâches attaques des féroces globules blancs dressés à dévorer les microscopiques fantassins. C’est une nouvelle hécatombe et peu parviendront aux trompes de Fallope.

Il ne peut en rester qu’un

Voilà enfin nos valeureux spermatozoïdes face à l’objectif. Ils ne sont plus que quelque deux mille et ils s’accrochent comme ils peuvent à l’ovule, tentant d’en perforer l’enveloppe avant d’être impitoyablement électrifiés, au mépris de toutes les lois de la guerre. Valeureux, oui, ils le sont tous, mais un seul d’entre eux parviendra à forcer l’entrée du saint des saints. Un seul, le plus fort, le plus malin, le champion, le vainqueur. Vous, moi…

Le plus fort de tous les guerriers

C’est peut être légèrement exagéré, mais voilà en gros comment on nous explique depuis des lustres le phénomène de la fécondation. Vous et moi aurions ainsi commencé notre existence par être le spermatozoïde le plus performant, le survivant d’une redoutable sélection naturelle. Cette façon de présenter les choses influence grandement le comportement des être humains, et plus particulièrement celui des hommes, fort sensibles aux récits guerriers.

Tout faux !

Eh bien, c’est tout faux. De récentes découvertes scientifiques ont en effet démontré que ce n’est pas l’homme qui prend l’ovule, mais que c’est l’ovule qui prend l’homme. En fait, si le parcours des spermatozoïdes dans le vagin et l’utérus est bel et bien périlleux, la fécondation n’a rien d’un coup de force.

« Contrairement à l’idée reçue, explique Wikipédia, l’encyclopédie libre et gratuite d’Internet, ce n’est pas le premier spermatozoïde arrivé auprès de l’ovule qui le féconde ». Les films montrant les spermatozoïdes tout autour de l’ovule en sont une preuve. En fait, c’est l’ovule qui « choisit »le spermatozoïde qui contient le patrimoine génétique le plus différent du sien. »

L’instinctive intelligence féminine

Voilà qui change tout et transforme une histoire caricaturalement virile en une démonstration de l’instinctive intelligence de l’ovule féminin. Celui ci n’est pas fécondé par la brute qui la première le pénètre, mais s’ouvre délicatement à l’élément complémentaire qui viendra efficacement apporter de quoi créer un être vivant dont la différence fera toute la valeur. Vous, moi…

Une autre histoire de l’Humanité

Plutôt que du fracas d’un combat, c’est donc d’une fondamentale sagacité que nous naissons, et voilà qui nous fait envisager différemment tant notre histoire individuelle que celle de l’humanité. Quelques exemples pour mieux comprendre les conséquences de cette découverte révolutionnaire.

Dieu est une femme, n’en déplaise aux pères sévères de l’Église

Marie, la douce Marie, aurait été fécondée par la semence du Saint Esprit. Pourquoi pas… Mais comme il n’y a aucune raison que les divins spermatozoïdes se soient comportés différemment des nôtres, force est de constater que c’est l’ovule de la jeune Nazaréenne qui a choisit celui qui allait devenir le Christ, reconnaissant sans doute en lui une capacité hors du commun à multiplier les poissons, à faire se lever les paralytiques et à élégamment marcher sur l’eau. Alors, qui est le créateur de toutes choses ? Celui qui envoie quelques millions de candidats potentiels à la crucifixion se débrouiller tant bien que mal dans l’utérus marial ou celle qui choisit son fils et l’accueille tendrement dans son ovule ? La réponse ne fait aucun doute, Dieu est sans conteste une femme.

Mère de Dieu et reine du Ciel

Plutôt que de prier devant le corps supplicié et un homme, les chrétiens peuvent maintenant consacrer leur dévotion à la féminine beauté de la divine Marie, ce qui est quand même plus agréable et allège radicalement l’ambiance.

Lire La Vierge Noire chrétienne, survivance d’un culte païen matriarcal

L’être aimé n’est pas à conquérir, il faut plutôt le séduire

Si Cupidon a des ailes, ce n’est pas parce que c’est un ange, mais parce qu’il se comporte comme un avion de combat. Ainsi, pour attraper l’être aimé il faudrait lui transpercer le cœur avec une flèche avant de l’amener jusqu’à sa couche comme le chasseur ramène la dépouille de sa proie sur la table de la cuisine. Non, non et non. Si le spermatozoïde n’ouvre pas avec force une brèche dans l’enveloppe de l’ovule pour y pénétrer, l’amant n’a aucune raison d’enfoncer la porte de sa belle à coup de bélier. C’est avec beaucoup plus de délicatesse qu’il se placera devant le pont levis, chantant sur de jolies mélodies les beautés de son aimée pour qu’elle lui ouvre tant ses bras que ses cuisses. Et si l’amant sait se montrer prêt à explorer des jeux de l’amour de nouvelles facettes, il y a des chances pour qu’il passe l’hiver au chaud. Les garçons peuvent arrêter d’enfiler maladroitement les mains là où bâillent les habits des filles et d’enfoncer brutalement la langue dans leur bouche. Quelques mots doux susurrés seront plus efficaces et feront tomber avec un joyeux consentement tant leurs vêtements que leurs inhibitions.

Rien ne sert d’être le premier de classe pour être intelligent

Livrets, dictées, équations. Devoirs, examens, punitions. Ce qu’enseignent prioritairement les professeurs à leurs élèves, c’est à penser comme tout le monde et à se plier aux règles d’une discipline qui fera ensuite d’eux de convenables et soumis adultes. S’il peut être utile de connaître la date de la bataille de Marignan, le cerveau des écoliers n’a pas à être pilonné par le savoir afin que celui ci y entre de force. D’ailleurs, nous ne découvrons pas les choses qui nous ravissent l’âme en les ânonnant comme un livret. La douceur satinée de la peau qui se trouve à l’intérieur des cuisses des femmes, la subtile saveur du miel de bruyère ou encore l’émotion que provoque le Paysage rouge de Nicolas de Staël ne s’apprennent pas de force, à coups de bâton, mais se livrent délicatement aux esprits libres et curieux. Comme le cancre de Prévert, il faut dire non avec la tête, mais oui avec le cœur. Apprendre est un plaisir et une liberté, et la course aux diplômes jamais n’assurera la fécondation de la vraie intelligence, celle qui consiste à marcher vers l’inconnu, la tête dans les étoiles et le sourire aux lèvres.

En hymne à la fécondation, écoutons le formidable Jo Dassin, voilà sans aucun doute ce que dit l’ovule au spermatozoïde à l’instant de s’ouvrir, à l’instant de s’offrir :

« A la vie, à l’amour. A nos nuits, à nos jours. A l’éternel retour de la chance. A l’enfant qui viendra, qui nous ressemblera, qui sera à la fois toi et moi. »