L’avènement du patriarcat à Sumer : quand les nouveaux dieux-pères détrônent l’ancienne déesse

Dès les premiers écrits de l’histoire, les grands mythes racontent la prise de pouvoir du Père sur le pouvoir de reproduction de la Mère, racontent la mise en place progressive des patriarcats, sociétés organisées au service de la paternité, par la domination du père sur la mère. Dans ces mythes, les dieux remplacent progressivement les déesses. Le nom sumérien d’Eurynomé, déesse-mère du monde pour les Grecs, était Iahu « la colombe d’en haut » transformé en Iahvé au tournant patriarcal.

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La première famille humaine, sans père ni mari

La première famille humaine consistait en une femme et ses enfants. “La famille patriarcale était totalement inconnue”, écrit Lewis Henry Morgan. “Ce ne fut qu’avec l’arrivée de la civilisation attestée qu’elle s’établit”. La paternité et l’idée d’un couple permanent apparurent très tard dans l’histoire humaine. Si tardive, en fait, fut l’idée de paternité que le mot père n’existait pas encore dans la langue indoeuropéenne originelle, comme le fait remarquer le philologue Roland Kent. Même aujourd’hui il y a des peuples qui pensent que le sexe et la grossesse n’ont rien à voir. Bronislaw Malinovski décrit des tribus qui croient qu’un homme doit ouvrir le vagin d’une vierge pour faciliter l’entrée dans l’utérus de l’esprit du futur enfant ; mais l’idée que l’homme ait quelque chose à voir avec la conception du bébé dépasse l’entendement des indigènes.

Les invasions patriarcales

L’éducation de l’enfant par le père biologique (patriarcat) est une révolution relativement tardive dans l’histoire de l’humanité, qui semble avoir commencé au moyen-orient (Sumer-Mésopotamie) en 3000 avant Jésus-Christ (épopée de Gilgamesh), et qui s’est ensuite répandue à travers le monde (invasions aryennes) en écrasant, métissant et assimilant progressivement les civilisations matriarcales. La patriarcalisation des sociétés a commencé par les élites citadines, et faute de registres d’état civil, s’est donc maintenu plus longtemps dans les campagnes (païens), comme en témoigne les vestiges de cultes de déesses-mères : adoration de la Vierge Noire,  »mère de Dieu », plus populaire que Jésus; ou encore Hamsa, la main de  »Fatima » ou plutôt de la déesse Allat, dans les pays arabes…

Une nouvelle société sans amour

« Ce qu’on appelle la révolution patrilinéaire n’a pas été le résultat immédiat d’une prise de conscience de la paternité, car de nombreuses sociétés ont conservé les structures matrilinéaires avec des familles sans pères. C’est le déclenchement des guerres, à partir du IVe millénaire, qui a permis aux guerriers conquérants de disloquer les clans matrilinéaires et de fonder des familles patrilinéaires, dans lesquelles les femmes sont peu à peu soumises à la prépondérance masculine. »

« Un des traits les plus caractéristiques de la famille patriarcale est qu’elle est vouée essentiellement à la procréation et qu’elle exclut pratiquement l’amour de l’époque matrilinéaire, physique, amoral et magique. Cet amour libre, sans péché, sans entraves, ne pénètre qu’exceptionnellement dans le couple conjugal ». Jacques Dupuis, Au nom du Père.

La Déesse Utérus de la totalité des secrets

Nammu, appelée également Namma, était la déesse primordiale de la mythologie sumérienne. Elle correspond à Tiamat dans la mythologie babylonienne. Elle est la Déesse créatrice qui existait avant les dieux. Son nom signifie « la totalité des secrets » et elle est la Déesse Utérus. Le culte de Nammu était à son apogée dans la région de Ur vers 3500 avant J.C. On retrouve le nom de Nammu dans le nom du fondateur de la troisième dynastie d’Ur, Ur-Nammu.

Nammu est la déesse de la création, incluant aussi les dieux eux-mêmes. Nammu est la déesse (ou Engur – la mer) ayant donné naissance à An (le Ciel) et Ki (la Terre), les premiers dieux représentant Abzu, l’océan d’eau douce souterrain dans la mythologie sumérienne.

Nammu est également la mère d’Enki, le fils qu’elle a eu avec An. Le texte néo-sumérien Enki et Ninmah rapporte comment elle a eu l’idée de la création de l’homme, mission qu’elle a confiée à son fils Enki.

La déesse civilisatrice

Dans la mythologie sumérienne, la déesse créatrice Tiamat sortit des vagues de la mer d’Érythrée (le Golfe Persique actuel), sous la forme d’une “femme-poisson” et enseigna aux hommes les choses de la vie : “construire des cités, fonder des temples, élaborer des lois, en bref, leur apprit tout ce qui pouvait adoucir les moeurs et humaniser la vie”, comme le rapporte Bérose de Babylone au 4ème siècle A.C. “À partir de ce moment, [ses] instructions étaient tellement universelles que rien de concret n’y fut ajouté”, dit Polyhistor. On pense que cet événement se passait en 16 000 A.C. approximativement, mais une date beaucoup moins éloignée serait plus raisonnable.

Les eaux primordiales de la vie

L’apsû (ou abzu en sumérien) est le nom de l’océan souterrain dans la mythologie sumérienne et akkadienne, il est composé d’eau douce. Selon cette croyance, les lacs, sources, rivières, puits et autres points d’eau douce découlent tous d’Apsû. Apsû est aussi dépeint comme une divinité distincte, mais seulement dans l’épopée babylonienne de la Création, l’Enûma Elish. Dans cette histoire, Apsû a les traits d’un monstre primitif composé d’eau douce, et se révèle l’amant d’une autre divinité primitive, Tiamat, une créature d’eau salée.

Voler le pouvoir de vie des déesses-mères

Gilgamesh, qui figure sur les listes royales comme roi d’Uruk aux environs de -2700 av. J.C. combat Huwawa, le Dragon de la Montagne des Cèdres symbolisant la Grande Déesse-Mère préhistorique, et la décapite. La suite du mythe présente sa quête du pouvoir de vie, qui sera un échec. Mais là où Gilgamesh échoue, d’autres aspirants dieux réussissent. Un mythe sumérien met en scène Enki dans son combat contre la Déesse de la fertilité à laquelle il dérobe les Plantes dont elle est la Maîtresse, les « mangeant afin d’en connaître le Secret ». Il devient le Grand Dieu- Père et ses nourritures de Vie sont interdites à la nouvelle humanité, fruit défendu que l’Ève biblique convoite avec la complicité du serpent.

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Les anciennes déesses diabolisées

Ces luttes anti-matriarcales deviennent manifestes dans les mythes qui racontent comment un dieu ou un héros détruit ou esclavage un monstre féminin (océanides) ou un monstre masculin (titans) qui obéit à l’ordre d’une déesse (leur mère, Gaïa, Thétis…). Zeus tue Typhon, « le plus grand monstre que le monde ait jamais aperçu » et qui fut engendré par Gaïa pour se venger sur le père des dieux olympiques. Persée décapite Méduse, la déesse des gorgones. Apollon assujettit l’oracle de la Mère Terre, le serpent Python, et le met à Delphes sous son service. Ces mythes étaient déjà forgés dans la genèse de Babylone qui raconte comment le dieu de la lumière Marduk tua Tiamat, la monstrueuse déesse de la mer, originellement la Vache Céleste (vaches sacrées de l’Inde), et fit de son corps divisé notre monde terrestre. L’arme favorite des dieux-pères pour terrasser les déesses-mères est la double foudre, appelé vajra dans l’hindouisme, l’arme d’Indra, ou keraunós dans les mains de Zeus, représenté aussi sur les boucliers romains, et que l’on retrouve dans toutes les mythologies indo-aryennes. Il est aujourd’hui incontesté parmi les orientalistes spécialistes du monde antique que les animaux mythiques, qui sont combattus et vaincus par les dieux et les héros de sexe masculin, symbolisent l’ancien ordre social de la déesse, ressenti comme monstrueux.

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Un dieu blanc apporte la « civilisation » en Amérique du sud

Viracocha est le principal dieu des Incas, dieu créateur, roi de la foudre et des tempêtes. Il est parfois représenté comme un vieil homme portant une barbe (symbole du dieu de l’eau), une longue robe et transportant un sac.

Selon l’anthropologue Thor Heyerdahl (Early man and the ocean, 1978) le personnage mythique de Viracocha existe dans une multitude de civilisations pré-européennes d’Amérique du Sud et Centrale. Selon les différentes légendes de ces peuples, ce personnage aurait été de grande taille, de peau claire, avec une longue barbe et une grande toge, d’un style similaire à un moine. Il aurait suivi une route allant du Nord vers le Sud, civilisant suivant ces légendes les différents peuples qui se trouvaient sur son passage et leur donnant des valeurs et des techniques, les faisant passer du statut de sauvage à celui d’homme civilisé. Viracocha se présentait comme étant le fils du soleil.

Pour différentes raisons, il changeait de lieu, continuant sa route vers le Sud, jusqu’à quitter définitivement le continent américain sur un bateau partant vers l’ouest et la Polynésie.

Les différentes légendes concordent au niveau des qualités de Viracocha et de l’autorité naturelle qu’elles lui conféraient. Cette divinité porte différents noms en fonction des différents peuples, Viracocha, Quetzacoatl, Con, Tici…, mais garde ses attributs essentiels de fondateur de la civilisation.

La confusion entre ce dieu, qui était censé revenir, et les Européens aux traits physiques semblables (grands, de peau claire, barbus) explique la facilité avec à laquelle les Espagnols, et plus particulièrement les aventuriers Hernán Cortés et Francisco Pizarro, conquirent les puissants empires aztèques et incas. Ceci est toutefois aussi attribué à Quetzalcóatl le serpent à plumes.

On ne peut s’empêcher de rapprocher Kukulkan, le serpent à plumes des Mayas, et Cuchulainn, le héros de la mythologie celte. Peut-être n’y a-t-il entre ces deux noms qu’un hasard facétieux ? Mais puisque Kukulkan était aussi blond que Cuchulainn, et probablement de la même race, pourquoi les deux mythologies ne parleraient pas du même gaillard ? Nombreux sont les Vikings et les Celtes à avoir traversé l’Atlantique, longtemps avant Christophe Colomb. Les rapprochements ne s’arrêtent pas là. Les Aztèques honoraient un autre dieu blanc, Votan. A la lettre près, on reconnaît le Wotan germanique. L’un comme l’autre sont les maîtres de la foudre.

Les dieux protecteurs des prêtresses et des déesses

Enki (Horus-Jésus-Krishna ?) est l’un des rares dieux avec son « père » Dumuzi (Osiris son oncle ?) à parler la langue des femmes l’Eme-Sal, qui est la langue sacerdotale parlée par les femmes et les déesses. Le terme sumérien utilisé pour exprimer une sorcière est Míuš’zu , « la femme à la sécrétion-sagesse » ou encore « la femme au venin-connaissance ».

Dans l’épopée de la Création Enki refuse de tuer Tiamat, ce qui déclenche la colère des dieux, et c’est pour cela que Marduk (Indra) est envoyé. Tiamat a été démantelée par Marduk pour créer « le monde », le nouveau monde du patriarcat (droit du père). Auparavant, il n’y avait ni mariage et ni père : la femme était donc libre.

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Et c’est suite à cet épisode que les Igigi (titans), les déesses et leur héraut Enki sont soumis au pouvoir des Anunnaki, les nouveaux-dieux du patriarcat (Olympiens).

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La résistance des déesses par la castration

Une résistance maternelle à cette appropriation paternelle du pouvoir de reproduction existe un temps. Par exemple, dans les
cultes orientaux issus du Proche-Orient antique et répandus dans le monde romain du IIe siècle av. J.C. jusqu’à la fin du IVe siècle de notre ère, le culte de la Magna Mater Cybèle et de son jeune amant Attis conduit certains fidèles à une autocastration volontaire : en échange de ses organes génitaux qu’il offrait à la déesse représentée par une femme, l’homme recevait des vêtements féminins et devenait symboliquement une femme afin d’en partager le pouvoir d’engendrement.

La nouvelle civilisation, proxénète et guerrière

Gilgamesh (Héraclès), le premier roi patriarcheAujourd’hui l’Irak, Sumer, une des plus vieilles sociétés connues, semble avoir institué le mariage aux environs de – 3 000 ans, après des siècles de « gentilité », sans état et sans mariage. En même temps que l’instauration d’un pouvoir fort, de type tyrannique, Sumer connaît la naissance de quelques unes des institutions attachées pour nous à la « civilisation » : la conquête, la sujétion du peuple vaincu, la religion de masse, la construction de villes fortifiées, l’institution d’une armée, du mariage et du travail forcé. Cette réorganisation de la société par les premiers souverains connus, passe par le remaniement du panthéon où règne désormais le dieu Enlil en lieu et place de l’ancienne déesse Ishtar. Le mariage y est alors établi par un contrat en bonne et due forme conclu par une « lettre nuptiale ». La prostitution y apparaît également, sous une forme dite « sacrée », c’est-à-dire organisée dans les temples par les prêtres; ces « proxénètes sacrés » qui gèrent les bénéfices de ce lucratif commerce, reçoivent également les futures mariées qu’ils déflorent et initient aux « jouissances de l’amour ». Les textes de « L’épopée de Gilgamesh » laissent entendre – explicitement, entre les lignes et par allégories – que l’instauration de ce pouvoir coercitif déclencha des rébellions et de terrifiantes représailles. La violence sexuelle y est également très présente, de même que la terreur légale et la répression des insoumis.

Le statut de la femme mésopotamienne et juive

Le développement historique de cet arrangement social, qui eût lieu durant le deuxième millénaire avant Jésus-Christ, est ainsi décrit par Dr. Gerda Lerner, historienne de l’université du Wisconsin :

« Si nous comparons la position légale et sociale des femmes Mésopotamiennes et celles issues des sociétés Hébraïques, nous notons des similitudes dans la réglementation stricte de la sexualité des femmes et dans l’institutionnalisation d’un double standard sexuel dans les codes de loi.

En général, une femme juive mariée occupe une position inférieure comparée à celle de ses consœurs des sociétés Mésopotamiennes. Les femmes babyloniennes pouvaient posséder des biens, signer des contrats, entreprendre des actions judiciaires, en plus d’avoir droit à une partie de l’héritage du conjoint.

Mais nous devons également noter une nette amélioration du sort des femmes devenues mères dans l’Ancien Testament … Ceci est tout à fait conforme à l’emphase généralement placée sur la famille à titre d’unité de base de la société, phénomène également observé dans la société Mésopotamienne à l’étape de la formation de l’État. »

Jeanne la papesse, un antéchrist matriarcal ?

L’accouchement de Jeanne, gravure ornant le chapitre que Boccace consacre à la papesse dans ses Dames de Renom

La papesse Jeanne serait un personnage légendaire qui, au ixe siècle, aurait accédé à la papauté en dissimulant son sexe féminin. Son pontificat est généralement placé entre 855 et 858. L’imposture aurait été révélée quand elle aurait accouché en public lors d’une procession de la Fête-Dieu (à l’origine Fête-Déesse ?). Selon le chroniqueur dominicain Jean de Mailly, elle est lapidée à mort par la foule pour avoir trompé l’Eglise sur son sexe ; selon Martin d’Opava, elle meurt en couches ; selon d’autres encore elle est simplement déposée, du fait qu’étant une femme, elle ne peut continuer à assurer sa fonction. Un rite aurait été instauré par l’Église catholique pour éviter que cette mésaventure ne se reproduise : lors de l’avènement d’un nouveau pape, un diacre (ou le plus jeune des cardinaux) serait chargé de vérifier manuellement, au travers d’une chaise percée appelée sedia stercoraria, la présence des testicules, et s’exclamerait « Duos habet et bene pendentes » (« Il en a deux, et bien pendants »), ce à quoi le chœur des cardinaux répondrait : « Deo gratias »(« Rendons grâce à Dieu »).

La Grande Prostituée au Saint Graal

Le franciscain Guillaume d’Ockham dénonce une intervention diabolique en la personne de Jeanne. De son côté, Luther témoigne avoir vu en 1510 un monument en l’honneur de la papesse, la représentant en habits pontificaux, un enfant à la main. Dans l’apocalypse de Saint Jean, le monstre matriarcal reviendra sous l’allégorie de la grande prostituée de Babylone, chevauchant sa bête immonde, tenant le Saint Graal Utérin, vénérée par toutes les nations, et qui sera terrassée par le retour du Christ et de sa mère la sainte vierge Marie mère de Dieu…

Lire Saint Graal – Sang Royal Utérin ? Royautés matrilinéaires de l’Egypte à la Gaule d’Isis

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