La place du père dans l’Histoire : du père-tyran à l’état-père, avènement et chute de la paternité

Le pater familias

Dans la société romaine, quand un enfant naît dans sa maison, le père fait le geste de la soulever. Même si l’enfant n’est pas de son sang, c’est par le geste du tollere liberum, le « libre soulèvement », qu’il le fait sien. Au vu et au su de tout le monde.

Au contraire, l’enfant non soulevé sera « exposé » sur les marches du temple et abandonné à l’appétit des bêtes sauvages qui rôdent la nuit dans les faubourgs, ou à la compassion des passants.

Le pater familias a le droit de vendre ou de tuer son enfant. Sa paternité est uniquement l’effet de sa volonté. La notion de filiation biologique, si elle fait débattre philosophes et poètes, est vide de sens juridique.

Le père moral

Au deuxième siècle de notre ère, la paternité s’inscrit dans le cadre exclusif du mariage. Influence du christianisme, besoin d’ordre social plus serré contre l’ambiance décadente ? Les deux sans doute : le père est celui que de justes noces désignent. La morale devient loi. Le droit de tuer son enfant est aboli en 321, la coutume de l’exposition en 374. La parenté biologique fait son entrée dans le droit, mais par la petite porte seulement d’un point de vue négatif : un décret de l’empereur Justinien interdit l’adoption des rejetons incestueux ou adultérins. Les bâtards n’ont donc pas de père ; quant aux enfants « naturels » (issus d’une union libre), ils ne deviendront « fille ou fils de quelqu’un » que si leurs parents se marient. Ce qui n’empêche pas les aberrations : l’évêque Augustin, fondateur de l’éthique chrétienne du mariage, a préféré rester pour la postérité le Père de l’Eglise plutôt que celui du marmot qu’il avait eu, avant sa conversion au christianisme, d’une union jamais régularisée…

Le père royal

Lors du Haut Moyen Age, dans l’immense brassage de peuplades qui accompagne le déclin de l’Empire romain, la chrétienté a bien du mal à préserver sa morale matrimoniale. Sous l’influence des barbares germains et nordiques, la notion de lignage entre en force dans les coutumes. Les bâtards peuplent les cours et occupent parfois des charges élevées. L’Eglise finit pourtant par faire entendre sa voix : Henry IV exclut les enfants illégitimes de toute prétention à la noblesse. Même s’il reste un certain décalage entre la loi et l’usage (pour Henry IV en particulier !), on s’achemine vers le modèle du père de famille géniteur, nourricier, éducateur, conservateur du patrimoine et des traditions, véritable roi dans son foyer.

Le père guillotiné

On dira : quelle conception tyrannique du père ! C’est s’aveugler devant la profonde mutation en cours. Si la paternité est renforcée à ce point, c’est que ses prérogatives sont menacées ! Ces diverses fonctions paternelles seront désormais considérées comme les besoins (et bientôt les droits) des enfants naissant dans une société civilisée. On passe d’une situation de droit à un état de devoir. Le père manquant à ses fonctions peut désormais être remis en question. Le XVIIIème siècle est bien le siècle de l’apogée de la paternité ; c’est aussi celui de la décadence, si nettement symbolisée par l’exécution de Louis XVI, encore appelé le « père de la nation » quelques mois avant son arrestation. « Le roi se trouvait devant son peuple et n’avait pas une parole paternelle à dire », résumera Michelet.

Le père concurrencé

Cette idée que le père peut être remplacé, tout au moins dans certaines de ses fonctions, est évidemment au cœur de la religion chrétienne, habitée de modèles paternels. Il y a Dieu le Père, ses saints, son clergé. Le croyant se confesse à un homme qu’il appelle « mon père ». Un « parrain » veille à son développement spirituel. Certes, la Réforme débarrassera le père protestant de ces encombrants concurrents. Luther lui même exalte un modèle que ne renieraient pas nos « nouveaux pères » : « O Dieu, parce que je suis certain que tu m’as fait homme et que c’est de mon corps que tu as engendré l’enfant, je sais aussi avec certitude que cela te plaît par-dessus toutes choses ; et je te confesse que je ne suis pas digne de bercer le bébé, ni laver ses couches, ni de prendre soins de lui et de sa mère… Ah ! comme je veux acquitter de cette tâche de bon coeur, fût-elle encore plus humble et plus méprisée. » Mais déjà un concurrent redoutablement plus menaçant que le bon Dieu se profile pour les pères des siècles à venir : l’Etat-providence.

Le père remplacé

Aujourd’hui, il ne se trouvera personne pour regretter que l’éducation ne soit pas restée la prérogative des pères. C’est pourtant en grande partie ce dernier argument qui avait fait reculer la Convention, en 1793, devant l’instruction publique obligatoire. Danton a beau clamer que les enfants appartiennent à la République avant d’appartenir à leurs parents ; le député Rabaut Saint-Etienne, que toute la doctrine de l’éducation nationale consiste à s’emparer de l’enfant dès le berceau, même avant sa naissance ; les « conservateurs » triomphent, se rangeant à l’avis très rousseauiste de Talleyrand : « La nation sait que chaque famille est aussi une école primaire, dont le père est le chef ; elle respectera donc ces convenances de la nature. » Ce n’est que partie remise. Le code civil napoléonien rend au pater familias la pleine autorité que les lois révolutionnaires avaient ébranlée, l’Histoire est en marche. L’éducation familiale, naturelle dans une société agraire, n’est plus envisageable à l’échelle d’une société industrielle. Le XIXième et le XXième siècle verront le démantèlement progressif du patriarcat, son remplacement par le paternalisme d’État (ou d’entreprise), et le partage des restes avec… les mères.

Papa est mort en 1970

Les lois sanctionnent les faits. L’éloignement par le travail, les mobilisations par millions lors des guerres mondiales ont grandement accéléré la décadence de la paternité. En 14-18, les morts et les rescapés gardaient au moins une auréole de gloire. En 1945, les prisonniers et les travailleurs du service du travail obligatoire ont retrouvé des femmes qui s’étaient arrangées sans eux et des enfants qui ont contesté leur pouvoir et leur courage. Le dernier pater familias est probablement mort avec De Gaulle en 1970, cette même année 1970 où fut abolie la puissance paternelle légale, remplacée par l’  » autorité parentale « . Nos chefs d’État sont désormais des « tontons ». Les modèles familiaux s’éteignent, les modèles publics disparaissent, les modèles religieux sont en voie d’abandon. Même les psychanalystes, qui comptaient jusqu’à présent sur les « pères sévères » pour faire marche l’œdipe se mettent à imaginer d’autres figures pour répondre à la bouillante réalité de ces paternités « polyandriques » (plusieurs pères se succèdent pour le même enfant), « monoparentales » (un seul père/mère), homosexuelles (un couple d’homosexuelles obtient un enfant grâce à un donneur), cryospermatiques (à partir de sperme congelé), orthospermatiques (à partir de spermatozoïdes sélectionnés et traités), avec ou sans rapports sexuels, avec ou sans donneur. La fonction paternelle n’a donc pas été abolie, mais bel et bien dissoute dans les flux administratifs, culturels et technologiques d’une société à ce point paternaliste qu’elle n’a plus besoin de pères. Chaque homme se trouve désormais réduit à inventer sa paternité, dans les espaces libres laissés par l’école, la télévision, les obligations médicales et bureaucratiques. Quoi d’étonnant dans cette situation, à ce qu’il se cramponne à sa paternité biologique comme à la dernière planche de l’épave ?

Article de Hubert Aupetit paru dans L’Evénement du jeundi 26/12/91 – 01/01/92
Tiré de « Histoire des Pères et de la paternité » de Jean Delumeau & Daniel Roche édition Larousse.