Mélusine et Présine, ou le tabou de la maternité et du sang féminin

Ces légendes celtique témoignent du bouleversement de société qui s’opère à cette époque reculée : celui du passage du droit de la mère, au droit du père, par l’invention du mariage et de son objectif, la reconnaissance de paternité. Cette transition violente du matriarcat primordial au patriarcat des conquérants aryens se devine à travers une lecture initiatique de ce mythe fondateur des plus prestigieuses lignées des familles nobles d’Europe.

La fée Présine, ou le tabou de la maternité

Mélusine et Présine sont des fées des légendes médiévales issue du monde celtique. Un jour, la fée Présine rencontre près de sa fontaine le roi Elinas d’Albanie (ancien nom de l’Écosse) qui la demande pour épouse (en réalité, un mariage forcé par kidnapping, origine du mariage traditionnel). Elle lui fait boire l’eau de la fontaine dans une coupe (Graal)…

Vierge Marie, druidesses et déesses-mères

Les fées sont le souvenir christianisé des anciennes druidesses et des incarnations de la Déesse-Mère. Elles aiment hanter fontaines et sources (vie). Avec le christianisme, ces points d’eau furent rebaptisées « fontaines ou sources de la Vierge Marie » (exemple : Lourdes). La vierge (Marie, Isis, Ishtar…) est elle aussi avatar de l’ancienne Déesse-Mère.

Pour éviter la reconnaissance de paternité

Présine accepta donc, mais sous cette condition : « Donc, si vous me voulez prendre pour épouse, jurez que vous ne chercherez jamais à me voir au temps de mes couches ». Présine eut alors 3 filles, dont Mélusine. Promesse qu’il ne tint pas : « Faux roi, tu as manqué à ta parole, il t’en mésaviendra, tu m’as à jamais perdue! ». Présine et ses 3 filles retournèrent au Pays de Féérie, le Sidh, en l’île d’Avalon…

Cet impératif de la fée, le tabou de la naissance, semble être une réminiscence de règles matriarcales : le géniteur ne doit pas connaître ses progénitures en bas âge, afin de ne pas les reconnaître (s’y attacher et réclamer des droits légaux sur eux).

La condamnation du père

Cette règle lui est si importante que Mélusine et ses sœurs n’hésitent pas à sanctionner lourdement le coupable : « Je suis d’avis d’enfermer le parjure en la merveilleuse montagne de Northumberland, d’où il ne sortira plus jamais. Ce qu’elles firent ». Courroucée, leur mère Présine punit Mélusine par une malédiction qui la transforme en femme-dragon tous les samedis. Elle lui prédit aussi une glorieuse descendance (matrilinéarité), dont se prétendent encore aujourd’hui de nombreuses familles nobles.

Mélusine, ou les secrets de la féminité

Mélusine épouse elle aussi un mortel, également rencontré près de sa fontaine, dont elle lui fait boire une coupe (Graal)… Elle lui impose la promesse de ne jamais la voir, ni chercher à savoir où elle est, et ce qu’elle fait chaque samedi. Angoissé par la rumeur d’adultère, son mari ne tint pas sa parole et découvre le corps mi-serpent de son épouse. Mélusine s’envole alors par une fenêtre, en poussant un cri de désespoir. Elle hante depuis les nombreux lieux qui lui sont associés. Elle eut de lui 10 fils, chacun affublé d’une déformation animale, clin d’œil aux groupes totémiques (clans matriarcaux).

Sabbat de la déesse ou adultère avec le serpent-totem ?

Le samedi représente le sabbat des sorcières, diabolisation du paganisme matriarcal, où les femmes chamanes rendaient hommage à la déesse-mère Artémis. Le secret du samedi symbolise ici l’adultère : la fée exige la liberté de ne pas voir sa chasteté surveillée ce jour dédié à la Déesse. Cette condition si angoissante pour le mari témoigne de la surveillance paranoïaque des mœurs à cette époque. La nature serpentine symbolise la nature secrète et insoumise de la femme. Comme dans le jardin d’Eden, le serpent est le compagnon universel de l’ancienne déesse-mère néolithique. L’interdit du samedi aurait pu être, dans une version aujourd’hui disparue, l’interdit d’un samedi sur quatre. Cet interdit pourrait être lié au sang des règles…

Lire sa version Basque : Paganisme matriarcal basque : origines de la sorcellerie chez les derniers païens d’Europe

Le tabou du sang féminin

Le tabou (sacralisation & diabolisation) du matriarcat, c’est le sang féminin : règles sanguines menstruelles & règles sanguines de filiation. Les païens ont remarqué que lorsque la femme est enceinte, elle n’a plus ses règles; d’où la symbolique qui associe sang féminin, naissance, et filiation maternelle. Avec Présine et Mélusine, le tabou du sang féminin a donc été détruit 2 fois. Présine n’eut que des filles, Mélusine n’a désormais que des garçons. On passe donc d’une dynastie matrilinéaire à une dynastie patrilinéaire.

Chant médiéval sur Mélusine

Il est amusant de voir comment les fées (d’essence matriarcale), si elles ne refusent pas tout mariage, se jouent des hommes mortels, en leur imposant des conditions conjugales intenables, comme pour leur faire regretter l’avènement du patriarcat, et peut-être même, la colonisation de l’ancienne Europe totémique matriarcale, par les envahisseurs patriarcaux indo-aryens.

Sur le même sujet, lire aussi…
——————————————————————————————————–
Agnès Echènes Chercheuse en anthropologie culturelle, analyse et décode les légendes de la culture occidentale; Barbe Bleue, Mélusine, Perceval etc…