Mélusine & Pressine : fées serpents de l’ère matriarcale & mères bâtisseuses des mégalithes

Textes de Françoise Vandenberghe, diplômeé en histoire et géographie : Licence, Maîtrise, DEA à Paris IV la Sorbonne, DESS d’Ingénierie de la Formation/chef de projet multimédia à Jussieu.

Les fées matriarches

MélusineLa mère de Mélusine se nomme Pressine. Celle-ci interdit au père de la voir allaiter ses enfants. Ce qui veut dire que le père ne vit pas dans la famille de la mère et ne partage pas son intimité familiale. S’il transgresse cet interdit, il est enfermé dans une île perdue. Il n’a aucun donc droit ni aucun devoir envers ses enfants. Pire, ce sont ses enfants qui ne lui reconnaissent aucun droit car ce sont ses filles qui l’enferment : elles n’en veulent tout simplement pas comme père. Il n’a aucun pouvoir sur elles, mais elles en ont sur lui. Le pouvoir de le rejeter absolument.

Cependant le pouvoir appartient en dernier lieu à la mère, Pressine reprend donc la main. Elle ne voulait pas qu’on enferme son amant (visiblement trop présent au sein de la famille matriarcale), elle condamne donc sa fille Mélusine, l’aînée, celle qui doit régner à sa mort, à :

  1. Etre serpente. Mais elle l’était déjà ! C’est le pouvoir de la Déesse Mère des origines : voler dans les cieux sous forme serpentine (énergétique), c’est la Déesse des Sources Sacrées et des Mégalithes.
  2. « Tu mèneras une existence normale de femme et d’épouse ». Curieuse normalité quand on sait que la normalité de la famille matriarcale est de vivre sans père et sans époux, où les frères et les sœurs vivent ensemble toute leur vie et pratiquent l’union furtive avec un amant extérieur, qui n’habite pas à la maison, et qui n’a aucune importance. Cette « normalité » est en fait une vraie malédiction pour la femme qui devient « épouse » vivant avec un « mari ».

Le culte sabbatique du serpent

Mélusine surprise par son épouxCependant, les femmes mettent des conditions à ces nouveaux contrats, à ces familles d’un nouveau genre, où le mari et le père apparaissent. Tout d’abord, les femmes gardent leurs cultes. Et le samedi reste un jour sacré consacré aux ablutions de la Déesse Serpent, rites secrets réservés aux femmes, aux grandes prêtresses. Les hommes y sont interdits, ce qui est symbolisé ici par l’interdiction faite à l’époux de voir son épouse le samedi, car c’est le jour réservé au culte du serpent. Mélusine est une grande prêtresse, et le fait qu’elle épouse un homme est non seulement dommageable pour l’intimité de la famille matriarcale, mais cette incursion prend un tour plus dangereux encore, car l’homme prétend s’inclure, non seulement dans la maison familiale matriarcale, mais également dans la prêtrise et le culte du serpent, à l’origine réservé uniquement aux femmes élues et initiées.

La spoliation de l’ancienne religion

Il a dû se passer quelque chose de grave pour que le pouvoir féminin soit ainsi remis en question. Mais pour l’heure, la femme n’a pas encore tout perdu et garde le contrôle de ses pouvoirs en posant ses conditions. Car s’il y a trahison, transgression, immixtion du nouveau pouvoir masculin dans les rites secrets, dès lors le pacte est rompu et la femme retourne régner seule, dans son pouvoir absolu et indivisible de serpente ailée. Ainsi le mariage conserve-t-il encore son côté furtif et insignifiant, il n’est pas scellé définitivement, et c’est la femme qui le rompt immédiatement quand elle estime que le contrat est rompu. L’homme n’a pas encore totalement réussi son coup. Il va falloir qu’il patiente encore quelques centaines d’années pour voler son nom à la femme, voler ses enfants, voler son culte.

De l’arme de chasse à l’arme de guerre

Cependant, l’homme a déjà commis l’irréparable et est devenu très dangereux. Car en effet, il a dévié l’arme de chasse pour tuer de l’humain. Et justement, un jeune chasseur, Raymondin, et son oncle maternel qui l’instruit (le Comte de Poitiers), partent à la chasse dans la forêt et les marécages. Dans les familles matriarcales, c’est en effet le frère de la sœur qui éduque ses enfants car il n’y pas de père et celui-ci, même s’il connaît parfois ses enfants, n’a aucun droit ni aucun devoir sur eux.

L’initiation du fosterage

L’oncle est bienveillant à l’égard de son neveu. Il vit avec lui dans la maison de la sœur et de la mère et lui transmet tout son savoir. Il donne même tout son temps pour l’éducation des nièces et neveux : c’est son rôle car la sœur est très occupée dans ses fonctions économiques, de négoce, de tissage, de filage, de poterie, de plantations, de récoltes, de nourrissage, mais aussi dans ses fonctions religieuse, la pratique de la divination et du culte à la Déesse Mère et à son Serpent. Et la leçon du jour pour l’oncle et le neveu, est la chasse au sanglier, occupation dans laquelle les hommes excellent, mais ils sont aussi instruits et connaissent l’astronomie et l’astrologie (les Civilisations de la Déesse Mère sont férues de ces deux sciences). Et à l’occasion d’un bivouac du soir, l’oncle étudie les signes dans le ciel et annonce à son neveu d’une voix profonde que si, à cet instant, un sujet tuait son souverain, il deviendrait le plus grand des seigneurs. Et bien sûr, cette idée n’effleure pas le jeune homme tant il aimait cet oncle si attentionné…

Le meurtre fondateur de l’oncle maternel

Le neveu est-il bienveillant à l’égard de l’oncle, étant son héritier en titre ? Car en fait, les hommes se sont déjà emparés des terres des femmes pour les défendre et les gérer en leurs noms. Les invasions Celtiques ont eu lieu et les hommes se ruent pour accaparer des terres de plus en plus vastes, base de leurs pouvoirs de roitelets. L’animal symbolique du Gaulois (ou Celte) étant le sanglier, la chasse au sanglier, qui dure plusieurs jours, pourrait bien être une chasse aux envahisseurs gaulois. Et cette chasse se termine mal pour l’oncle bien sûr. Pourquoi ? Parce que sous couvert d’un malencontreux accident de chasse, en voulant tuer le grand sanglier, Raymondin tue son oncle et hérite par là même de toutes ses terres. En effet, à cette époque, c’est le neveu maternel qui hérite des terres de l’oncle, pas les enfants de l’oncle (qui d’ailleurs n’habitent pas avec lui mais avec leur mère dans une autre famille matriarcale). Car les terres par le passé, appartenaient aux femmes qui les géraient collectivement, et leur transmission passe toujours par elles. L’homme est roi, mais par sa mère ou par sa sœur. L’homme hérite, mais par la femme. Les enfants de l’homme ne sont pas tenus en compte lors d’une succession. Les enfants de la sœur du roi sont les héritiers légitimes et cela même si les rois commencent à vivre avec leurs femmes et leurs propres enfants également, ces unions étant encore considérées comme peu stables.

Des lignées totémiques ?

Raymondin semble un tout petit héros, payé pour son crime par un puissant personnage, le nouveau Comte de Poitiers. Il reçoit seulement un fief de vassal, dont Mélusine la prophétesse lui annonce qu’il sera déterminé par le périmètre obtenu par une peau de cerf découpée en fines lanières assemblées. Comme dans de nombreux contes à travers le monde, la fée accepte de se marier avec Raymondin, sous conditions. Et durant son mariage, non seulement elle lui donne 10 enfants, mais encore 8 sont monstrueux, comme le sont souvent les enfants nés des Dieux (l’un a trois yeux, l’autre un seul, l’autre un patte de lion sur la joue, etc. des animaux totémiques ?).

La mère bâtisseuse

Mais surtout, entre chaque grossesse, la Fée transporte des pierres énormes par voie d’air pour construire des tours, des châteaux, des chapelles, des églises, des abbayes de taille cyclopéenne, et toutes les mégalithes de la région. Sa folie de construction s’étend de l’Aquitaine au Poitou en passant par les Charentes. Sur un territoire bien plus grand qu’un fief et plutôt digne d’un royaume, pas une tour immense qui ne revendique d’avoir été construite par la Fée. L’inclusion des Mégalithes annonce clairement que les références du conte, transmises oralement avant de subir la plume de Jean d’Arras ou de Couldrette aux XIVè et XVè siècles, remontent aux origines des temps dirigés par la Civilisation de la Grande Déesse, celle où des pierres énormes ont été dressées sans qu’on puisse aujourd’hui encore expliquer comment.

Sources de jouvence & serpent de vie

De plus la fée serpentine, en tapant de son talon, crée quantité de sources, de puits et de rivières. Aux temps anciens, les sources revêtaient un caractère sacré, et l’on a retrouvé une grotte remplie de statuettes de dévotions à la Nymphe Sequana à la source de la Seine (les ex-voto des sanctuaires des sources de la Seine sont actuellement exposés au Musée Archéologique de Dijon). Les sources étaient considérées comme guérisseuses ou miraculeuses. Et Mélusine ne manque jamais le rituel du bain du samedi dans lequel elle est femme serpentine. La femme médecin de l’Antiquité avait la maîtrise du serpent qu’elle tenait bien en mains. Il symbolisait les énergies de la Terre Mère. Le Serpent est un puissant symbole de guérison ! Dans l’Antiquité grecque, le dieu de la Médecine, Asclépios (Esculape), avait le Serpent pour attribut. Dans les temples qui lui étaient dédiés, à Epidaure notamment, l’oracle était rendu par l’intermédiaire de serpents, serpents que l’on retrouve d’ailleurs enroulés autour du caducée.

La prophétesse

Et Mélusine n’arrête pas de prophétiser ! Elle prédit à Raymondin son avenir immédiat : comment il se fera attribuer un fief par le Comte de Poitiers avec une peau de cerf, comment se dérouleront ses noces, comment il devra partir en Bretagne pour réclamer ses terres. Elle emploie un futur de certitude, ses annonces sont prophétiques. C’est caractéristique des Fées (en latin fata : les destinées, fatum : énonciation divine).

Bibliographie

  • Le Livre de Mélusine de Jean d’Arras (année 1392), éditions Stock Moyen Age 1991.
  • Couldrette, Roman de Mélusine (année 1401), éditions GF Flammarion 1993.
  • Philippe Walter, La Fée Mélusine : Le serpent et l’oiseau. Éditeur : Imago 2008.
  • Jean Markale, Mélusine, éditions Albin Michel 1992.
  • P. Martin-Civat. Le très simple secret de Mélusine, mythique aïeule des Lusignan. Poitiers, imprimerie P. Oudin, MCMLXIX.
  • Michel Cordeboeuf. Sur les Chemins de Mélusine. Editions Offset 5, 1999.
  • Jean Markale. Histoire de la France secrète. Tome 1. Montségur et l’énigme Cathare. Gisors et l’énigme des Templiers. Le Mont St-Michel et l’énigme du dragon. Carnac et l’énigme de l’Atlantide. Rennes-le-Château et l’énigme de l’or maudit. Editions Pygmalion Gérard Watelet Paris 1999.
  • Pierre Gordon, Les Vierges Noires. L’origine et le sens des contes de fées. Editions Signatura, Paris, 2003 (réédition avec une introduction de Ph. Subrini).
  • Marija Gimbutas, le langage de la Déesse. Editions des femmes Antoinette Fouque 2005.