Mythologie grecque : putsch des dieux-pères olympiens sur l’ancien ordre des déesses-mères

Les divinités grecques chthoniennes, ou chtoniennes, sont des divinités anciennes ayant contribué à la formation du Panthéon grec. Elles sont dites « chthoniennes » (du grec ancien χθών/ khthốn, « la terre ») ou « telluriques » (du latin tellus, « la terre ») parce qu’elles se réfèrent à la terre, au monde souterrain ou aux enfers, par opposition aux divinités célestes, dites « ouraniennes » ou « éoliennes », qui elles aussi furent à l’origine féminines.

La Grande Déesse et de la Terre

Les premières divinités chthoniennes étaient majoritairement féminines puisqu’étant des incarnations de la Grande Déesse et de la Terre (Gaïa). Elles appartiennent à un vieux fonds méditerranéen, que l’on identifie avec le plus d’évidence en Anatolie. Les cycles de la nature, ceux de la vie et de la survie après la mort sont au centre des préoccupations qu’elles traduisent.

L’antique religion méditerranéenne de la Déesse et du Taureau

L’archéologie révèle en particulier sur les sites de sanctuaires et dans les tombes de l’époque néolithique et de l’âge du bronze des idoles aujourd’hui qualifiées de Grandes Mères ou de Terres-Mères, en relation avec des cultes de la fécondité et de la fertilité ou encore de l’au-delà. Le rapprochement de ces objets avec ceux d’autres sites (notamment en Anatolie) suggère que cette antique religion méditerranéenne associait cette déesse à un taureau ou à un bélier, un thème qui s’installera durablement dans la région. La Déesse Mère elle-même se dédouble, sans doute en mère et en fille, comme ce sera plus tard le cas pour leurs héritières Déméter et Perséphone.

Le sanctuaire des Grands Dieux de Samothrace abrite ainsi un culte à mystères dédié à un panthéon de divinités chthoniennes dont la plus importante est la dite « Grande Mère ». À Akragas (actuelle Agrigente) se trouve un temple dédié aux divinités chthoniennes.

Le sanctuaire des divinités matriciennes

Le sanctuaire des Grands Dieux de Samothrace est l’un des principaux sanctuaires panhelléniques (de toutes les cités grecques). Il est situé sur l’île de Samothrace au large de la Thrace. Construit immédiatement à l’ouest des remparts de la cité de Samothrace, il en est indépendant comme le montre l’envoi d’ambassadeurs de la cité au sanctuaire lors des fêtes. Il est célèbre dans l’ensemble du monde grec dès l’époque classique pour son culte à mystères, un culte chthonien qui n’est pas moins renommé que celui des mystères d’Éleusis.

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Des divinités pré-aryennes

Le Panthéon des Grands Dieux comprend plusieurs divinités chthoniennes, en majorité antérieures à l’arrivée des colons grecs sur l’île, au viie siècle av. J.-C., et regroupées autour d’une figure centrale, la Grande Mère. Elle est une déesse souvent représentée sur le monnayage de Samothrace comme une femme assise, un lion à ses côtés. Son nom secret originel est « Axiéros ». Elle est apparentée à la Grande Mère anatolienne, la Cybèle de Phrygie, ou encore à la Déesse Mère troyenne du mont Ida, qui est un sanctuaire d’Héra et de Cybèle. Cette dernière y est appelée Mater deum magna Idaea, « Grande Mère des dieux, déesse de l’Ida ».

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La maîtresse toute puissante du monde sauvage des montagnes

Les Grecs l’ont identifiée également à la déesse de la fécondité Déméter. La Grande Mère est la maîtresse toute puissante du monde sauvage des montagnes, vénérée sur des rochers sacrés où lui sont offerts des sacrifices. Dans le sanctuaire de Samothrace, ces autels correspondent à des affleurements rocheux de porphyre, de couleurs variées (rouge, vert, bleu ou gris). Pour ses fidèles, son pouvoir se manifeste aussi dans des veines de minerai de fer magnétique, dont ils façonnent des anneaux que les initiés portent en signe de reconnaissance. Un certain nombre de ces anneaux ont été retrouvés dans les tombes de la nécropole voisine du sanctuaire.

Le drame sacré du viol de la déesse de la fertilité

Un couple de dieux infernaux, Axiokersos et Axiokersa, est identifié à Hadès et Perséphone fille de Déméter, mais n’appartient pas au groupe originel des divinités pré-grecques. La légende familière pour les Grecs du viol de la déesse de la fertilité par le dieu des Enfers fait ainsi partie, avec une importance moindre qu’à Éleusis, du drame sacré célébré à Samothrace.

Les grecs, autrefois adorateur de la triple déesse

Quand la première vague d’Hellènes formée des Achéens et des Ioniens arrivèrent en Hellade ils furent convaincus par les autochtones, les Helladiens (donc les ex-Pélasges habitant la Hellade !), d’adorer la triple Déesse et de ce fait transformèrent leurs coutumes sociales et devinrent des « grecs » (graicoi : adorateur de la déesse Grise ou Vieille Femme).

Hélène, la déesse lunaire de la Grèce

Ce n’est qu’à la seconde vague d’Hellènes formée cette fois-ci principalement par les Doriens que ceux-ci réussirent à imposer leurs coutumes aux autochtones et qu’ils décidèrent que l’ancêtre commun de la première génération qui en résulta (métissage entre Doriens et les autochtones d’alors !) serait Hellen. Hellen n’étant que la forme masculine de la déesse-Lune Hellé ou Hélène. Vers 1621, les « grecs » devinrent des Hellènes.

Quand les dieux n’avaient pas de père

Mariages incestueux ou foyers matrilinéaires ?

Dans la mythologie grecque, Rhéa, ou Rhéia (en grec ancien Ῥέα / Rhéa ou Ῥεία / Rheía) est une Titanide, fille d’Ouranos (le Ciel) et de Gaïa (la Terre), sœur et femme du Titan Cronos, et mère des dieux Zeus et Déméter… D’après Diodore de Sicile, elle était appelée Pandore par certains (voir le mythe de la boîte de Pandore plus bas).

Dans la mythologie grecque, Ouranos (en grec ancien Οὐρανός / Ouranós, « ciel étoilé, firmament ») est une divinité primordiale personnifiant le Ciel et la Vie. Sa mère et épouse est Gaïa (la Terre). Ouranos n’a presque aucun rôle dans les mythes, et les Grecs ne lui rendaient aucun culte, contrairement à son épouse et mère Gaïa. Gaïa persuade alors son fils Cronos de renverser son père. Celui-ci émascule Ouranos et, du sang qui jaillit, Gaïa engendre une autre race de monstres, les Géants, les trois déesses vengeresses, ainsi que les nymphes Méliades.

Le mythique sang du père

Selon Hésiode, les Méliades furent engendrées par Gaïa (la Terre), fécondée par les gouttes de sang des organes génitaux tranchés d’Ouranos (le Ciel) et elles engendrèrent une race éhontée d’hommes (qui ne connaissent pas le mariage ?).

Quand frères et sœurs régnaient sur l’univers

Pendant longtemps, Cronos et Rhéa règnent sur l’univers. Cronos, averti par Ouranos et Gaïa qu’un de ses enfants doit le détrôner, cherche à échapper à son destin en dévorant ses enfants. Lors de la naissance de Zeus, Rhéa dupe son mari en lui donnant à avaler une pierre enveloppée d’un lange. Entre-temps, elle a caché l’enfant en Crète.

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La déesse Sabine résiste par l’émasculation des mâles

Dans la mythologie romaine, Rhéa est assimilée à Cybèle, surnommée l’aïeule des dieux, la « Grande Déesse phrygienne », la « Grande Mère » (Magna Mater) ou la « Mère des dieux ». Celle-ci fait l’objet d’un culte orgiastique, avec mutilation rituelles, qui s’est répandu d’Asie Mineure jusqu’à Rome, où elle est officiellement accueillie sous sa forme de « Pierre Noire ». Elle est surtout connue pour l’amour éconduit du bel Attis (son parèdre né d’une vierge) qui devint fou et s’émascula. Elle est également assimilée à Ops, déesse sabine de la fertilité liée à la Terre. Les sabins furent les autochtones d’Italie, que les romains conquirent en volant leurs femmes. On peut aussi supposer qu’à l’avènement du patriarcat, le clergé féminin de la Déesse fut remplacé par des hommes, ceux-ci devant alors assurer des fonctions féminines, castrés.

La vraie première guerre mondiale, contre le matriarcat

Les récits de Cécrops, Prométhée, Pandore, Arachné et Méduse relatent l’instauration du patriarcat, le renversement de l’ancienne ordre matriarcal par l’ordre patriarcal de Zeus, et le rôle majeur d’Athéna dans ce bouleversement que connait le monde des dieux. Athèna, vierge farouche sans mère, est le bras armé du patriarcat dans cette lutte sanglante.

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L’instauration de la filiation paternelle par Cécrops

Aux temps où « les fils ne connaissaient même pas leur propre père », la région de l’Attique était peuplée de confédérations tribales. Le roi Cécrops, né d’un dragon et de Gaïa (union forcée), mi-homme mi-serpent, unifia les tribus sous son autorité et fonda Athènes. Il est le premier à reconnaitre la descendance par le père, et imposa le mariage monogamique. Un jour, Athéna et Poséidon se disputèrent pour savoir qui sera la divinité tutélaire de la cité. Cécrops convoqua alors une assemblée de citoyens, à savoir les hommes et les femmes, car c’était alors la coutume d’admettre les femmes aux délibérations publiques. Les femmes votent en faveur d’Athéna et les hommes de Poséidon. Les femmes, plus nombreuses d’1 voix, font pencher la balance en faveur d’Athéna. Furieux, Poséidon submerge l’Attique sous les flots. Pour apaiser sa colère, les Athéniens imposent aux femmes 3 punitions :

  • les femmes n’auront plus le droit de vote
  • aucun enfant ne portera le nom de sa mère
  • les femmes ne seront plus appelées Athéniennes (statut d’esclaves).

Le matricien Prométhée tente de renverser le patricien Zeus

Le mythe tel qu’il est rapporté par de nombreux auteurs fait du titan Prométhée un rebelle contre l’ordre patriarcal de Zeus. Il tente de restaurer l’ère matriarcale des déesses-mères, et de leurs frères les titans, en rendant aux mortels le « feu sacré » qui permet de bâtir familles et cités, après l’avoir volé à Zeus. Celui-ci l’avait lui-même dérobé aux anciennes déesses lors de sa prise de pouvoir sur le mont Olympe. Agacé par ses excès, Zeus, le roi des dieux, le condamne à finir enchaîné et torturé.

Lire Le mythe de Prométhée – le culte du feu – extraits de Paul Lafargue

La matricienne Méduse terrassée par la patricienne Athéna

Méduse est une figure assimilable à la déesse-mère de Libye (berbères matriarcaux) qui a été transformée en créature monstrueuse dans la mythologie grecque. Hésiode raconte, dans sa Théogonie, qu’au départ, c’est une très belle jeune fille convoitée par Poséidon. Un jour, vint Athéna en Libye, afin d’instaurer par les armes le nouvel ordre des pères. Elle est la soldate envoyée par Zeus qui la procréa sans mère. Athéna spolia le temple de Méduse en l’accusant d’avoir forniqué dans le sien. Elle la transforma en femme-serpent. Ensuite, Athéna chargea le prince Persée de lui ramener sa tête, qu’elle exhibera désormais en trophée de guerre sur son bouclier.

Lire Méduse, déesse-mère de Libye, déchue par Athéna, la vierge sans mère, fille de Zeus

La patricienne Athéna jalouse de la belle Arachné

Selon le récit rapporté dans Les Métamorphoses d’Ovide, Arachné est une jeune femme de Lydie (cité de la Turquie antique matriarcale). Insoumise à la déesse patricienne Athéna, cette dernière la défie à un concours de tissage pour lequel elles excellent toutes les deux. Tandis qu’Athéna représentent les dieux olympiens dans toute leur noblesse, Arachné représente Zeus violant mortelles et mortels. Arachné gagne le concours. Outrée, Athéna la frappe et cette dernière se suicide. Athéna la résuscite en araignée, afin qu’elle continue à tisser pour l’éternité.

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(Conférence d’Agnès Echenes, à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Toulouse)

Pandore, accusée d’engendrer tous les malheurs du monde

Selon la Théogonie d’Hésiode, Zeus, pour punir les mortels, ordonna à Hephaïstos de modeler dans la terre une « timide vierge » que les dieux accablèrent de présents, d’où son nom, Pandore (« tous les dons »). Pandore ouvrit la boîte offerte par Zeus, alors qu’il lui avait défendu de le faire. Celle-ci contenait tous les maux de l’humanité, notamment la Vieillesse, la Maladie, la Guerre, la Famine, la Misère, la Folie, le Vice, la Tromperie, la Passion… En ouvrant la boite, Pandore devint la responsable de tous les malheurs de l’humanité, ce qui fait de Pandore une équivalente de Ève. La femme qui, à l’époque matriarcale, avait été la Mère « sainte et providentielle » de l’homme, devint, dès l’époque patriarcale, la génératrice de ses maux.

Extraits de Recherches sur l’origine et l’évolution des idées de justice, du bien, de l’âme et de dieu – Paul Lafargue

La femme, lors de la dissolution de la famille patriarcale, ne rentra pas en possession de l’âme qu’elle avait possédée au temps matriarcal, mais elle gagna la réputation d’être la cause des misères humaines. Les perfides calomnies et les violentes diatribes, que poètes, philosophes et Pères de l’Église ont lancées contre la femme, ne sont que la rageuse expression du profond dépit qui rongea le cœur de l’homme lorsqu’il vit la femme commencer à s’affranchir de son brutal despotisme.

Zeus, pour punir les mortels, qui, en allumant des foyers familiaux, devenaient immortels, ordonna à Hephaestos de modeler avec de la terre « trempée de larmes » une « timide vierge » qu’il anima et que les dieux accablèrent de présents, d’où son nom, Pandore. Hermès la « dota de faussetés, de perfides discours et de manières insinuantes ».  »Elle donna naissance à la race perverse et dépensière des femmes efféminées » – γυναίχων θηλυτεράων (Théog., v. 590). Pandore, ouvrant la boîte qu’elle avait reçue en cadeau de noces, fit envoler les maux qui affligent l’humanité. L’espérance resta au fond. La femme qui, à l’époque matriarcale, avait été la Mère « sainte et providentielle » de l’homme, devint, à l’époque de la famille bourgeoise, la génératrice de ses maux.