Accouchement médicalisé et disparition de l’allaitement : une contrainte moderne contre nature

Parce que nous vivons seuls, en ville

Si nous accouchons à l’hôpital, c’est parce que la coutume d’accoucher à la maison a disparu ; parce que nos logis n’offrent pas de possibilités de le faire couramment, simplement ; parce que personne n’est là pour nous aider, nous soutenir ; parce qu’on nous dit que c’est dangereux ; parce que nos mères ne savent pas nous accoucher ; parce qu’on le leur a interdit ; parce que la médecine a colonisé l’accouchement. Mais l’hôpital est dangereux aussi : on y accouche à la chaîne, on y attrape des affections “iatrogènes” (dues aux actes médicaux), on n’a pas de soutien affectif, l’accouchement et les protagonistes (mère et nouveau-né) y sont “médicalisés”, déshumanisés etc. La modélisation de l’humain à travers les techniques médicales, l’habitude de s’en remettre aux médecins pour ce qui touche au corps, l’impact puissant des concepts médicaux sur nos façons de nous voir et de nous percevoir nous-mêmes, la contrainte technologique pesant sur la grossesse (notamment avec l’échographie), tout cela provoque une approche nouvelle de l’humain, “une nouvelle matrice épistémologique qui donnera peut-être naissance à des êtres qui s’appréhendent eux-mêmes comme les éléments d’un programme informatique (…)” .

L’abandon des pratiques anciennes : l’irruption du père dans la salle de travail

L’abandon des pratiques “vernaculaires” au profit des pratiques marchandes modifie l’accouchement et la naissance autant que toutes nos pratiques actuelles. “Vernaculaire qualifie tout ce qui est né, élevé, tissé, cultivé, confectionné à la maison – enfants, nourriture, habillement, animal, opinion ou plaisanterie” – et architecture, et langue, bien sûr. La réduction de la famille au couple, de la ferme à l’appartement, du jardin potager au pot de persil, ne permet pas d’échapper au processus de marchandisation puisqu’il est seul à permettre l’acquisition du minimum vital. Il est en outre vain d’attendre des circuits marchands qu’ils offrent la même chose que les usages vernaculaires, ridicule d’espérer du profiteur qu’il renonce à ses profits, absurde d’attendre de l’hôpital les attentions d’une mère. Si nous demandons à nos conjoints de nous accompagner à l’hôpital, c’est que personne d’autre dans notre parenté ne nous est aussi proche, dans l’amour et dans l’espace. Nous nous sommes disputées avec nos mères ; et de toute façon, elles sont trop loin ; ou elles ne veulent pas. Restent les conjoints, pas toujours acquis à cette idée ; mais les bons livres, la mode, notre amour et nos ressources de persuasion ont tôt fait de les convaincre, avec ou sans culpabilisation, avec ou sans angoisse. Et les voilà dans les maternités ; non plus dans le couloir, à faire les cent pas, mais dans la salle d’accouchement. C’est la nouvelle norme, celle du “nouveau père”. Elle prévaut et s’impose à toutes, même si elles sont réticentes. La modernité exige la présence du père.

L’idéologie du plaisir

Pourquoi résister ? Les femmes actuelles n’en voient pas l’intérêt. Comme elles ne voient pas l’intérêt d’obéir à la vieille loi biblique donc patriarcale : “tu enfanteras dans la douleur” ; la douleur n’est-elle pas, dans cette sentence, le signe de l’oppression des femmes ? alors, accepter la douleur c’est être une femme soumise, pas libérée, une masochiste, une névrosée, une femme peut-être un peu demeurée, une femme sans avenir ; et puis, la douleur, c’est dépassé : quand on peut se faire payer une péridurale, on ne voit pas l’intérêt de la refuser.

Les dégâts de la péridurale

Mais, bizarrement, personne n’explique aux femmes enceintes les “dommages collatéraux” que provoque la péridurale, ou, bien sûr, l’anesthésie : dégâts physiologiques (nerveux, hormonaux ou algiques, notamment migraines) sur les mères ; dépendances médicamenteuses des enfants (toxicomanie) ; rupture du lien hormonal entre mère et enfant avec incidences indésirables (rejet de l’enfant par la mère, séparation précoce, risque ultérieur de violence). La douleur a par ailleurs des effets utiles, même s’ils ne sont pas ludiques : car la douleur (comme tout état extrême) provoque la sécrétion d’endorphines et l’accès à des “états de conscience modifiée” ; elle oblige à renoncer à l’activité cérébrale du néocortex pour activer le cerveau archaïque et faciliter les mécanismes que la conscience réfléchie inhibe : sécrétion d’ocytocine et d’endorphines, chute de vigilance, absence au présent, détente, expulsion … Au contraire, la conscience réfléchie est nécessairement vigilante : elle sait les dangers, elle anticipe la douleur, elle connaît la peur, elle provoque la sécrétion d’adrénaline source de tensions musculaires et d’accouchement difficile … Par conséquent, “il faut accepter aujourd’hui à la fois le concept de douleur physiologique et aussi le concept de système physiologique de protection contre la douleur”.

L’allaitement, une pratique dépassée, qui préserve de beaux seins et prévient du cancer

Les femmes actuelles ne voient pas non plus l’intérêt de l’allaitement ; les féministes encore moins. Toutes sont (presque) d’accord sur ses inconvénients : il abîme les seins, assujettit la mère à l’enfant, empêche le père de participer ; par ailleurs, les laits “maternisés” offrent un excellent substitut. Pourquoi ne dit-on pas aussi que bien des nourrices ont et gardent de plus beaux seins que bien des non-allaitantes ? que les nourrices ont moins de cancer du sein que les non-allaitantes ? Mais il est, dans notre monde moderne, des “inhibitions qui rendent difficile, pour ceux qui ont grandi dans le système industriel, d’appréhender la distinction fondamentale entre l’allaitement au sein et l’administration de biberons ; ou la différence entre l’élève et l’autodidacte ; ou entre un kilomètre parcouru à pieds et un kilomètre/passager (…). La différence entre le vernaculaire [allaitement au sein] et le marchand [repas au biberon] est profonde : la valeur du vernaculaire est déterminée, dans une large mesure, par celui qui le crée, alors que le besoin d’une marchandise est déterminé et configuré à l’intention du consommateur par le producteur qui en définit la valeur.”

La mère esclave du salariat

Là aussi les conditions de la vie moderne empêchent la survie du vernaculaire : la mère qui n’est plus assujettie à l’enfant est cependant bien souvent assujettie à un emploi ; les multiples fatigues (emploi, tâches domestiques, tâches parentales, sollicitations maritales …) l’empêchent d’assurer seule le nourrissage du petit ; et la relève de la crèche ou du père est indispensable, bien qu’aléatoire. Le nombre de mères en mesure d’assurer l’allaitement au sein diminue implacablement d’année en année. Les effets ne sont pas signalés, là non plus : pourtant, on sait que le lait maternel immunise l’enfant grâce aux anticorps de sa mère et renforce ses résistances générales de santé ; que la sécrétion d’ocytocine par la mère accroît son plaisir et favorise le lien sensuel et affectif avec l’enfant qui tête ; que le petit en bénéficie par transmission lactée, par augmentation de la tendresse dans le corps maternel … On sait aussi que ces multiples interactions – entre autres facteurs – déterminent la propension enfantine puis juvénile à la convivialité … ou, si elles n’apparaissent pas, à la violence. Mais puisqu’on ne peut rien y faire !!!

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Le salaire maternel
La maternité devrait être rémunérée. Le salaire maternel garantira la sécurité inconditionnelle des mères, et bouleversera les rapports de forces économiques entre hommes et femmes. Il provoquera le retour au matriarcat originel, et effacera du même coup l’ordre patriarcal.
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