Mères célibataires & enfants sans père : délinquance, exclusion, assistance… Le matriarcat, une solution ?

Le mariage est le seul garant de la reconnaissance de paternité. Toute sexualité hors mariage peut engendrer des enfants sans père. C’est pourquoi, dans toute société patriarcale traditionnelle, la sexualité hors mariage est strictement interdite et violemment réprimée, les mères célibataires et les enfants sans pères exclus de la société. L’émancipation des femmes et libération sexuelle est donc responsable de la disparition de la famille conjugale. Doit-on retourner vers une société patriarcale sexuellement répressive ? Ou doit-on envisager un autre modèle familial, plus universel, solide et solidaire ?

D’après un article de Sophie Coignard, Christian Jelen, Le Point – Publié le 23/09/1995

Où sont les pères ?

Ce matin-là, Dianne regarde le spectacle quotidien de la rue, dans la banlieue de New York où elle réside. Une banlieue ouvrière, très majoritairement peuplée de Noirs. Dans son champ de vision, Dianne suit des yeux cinq femmes, très jeunes, qui poussent un landau. Avant de murmurer, d’une voix presque résignée : « Où sont les pères ? » Quand, il y a deux ans, l’hebdomadaire américain Newsweek publie un long sujet de couverture sur le drame des familles monoparentales pauvres, que concernent deux naissances sur trois chez les Noires américaines de moins de 35 ans, il choisit pour l’incarner la jeune Dianne Caballero, 39 ans, mère à 16 ans d’une fille qui a enfanté au même âge qu’elle. Regardant grandir sa petite-fille, cette très jeune grand-mère s’inquiète : cette enfant incarnera-t-elle la troisième génération destinée à grandir sans père ?

Condamner les mères célibataires

Question privée, question publique aussi. Car, depuis des années déjà, la polémique fait rage aux Etats-Unis sur ces femmes jeunes, peu qualifiées, qui élèvent un ou plusieurs enfants seules et survivent souvent grâce aux subsides de l’assistance sociale. Aujourd’hui, 19 millions d’enfants américains grandissent dans de tels foyers. Longtemps assimilé au seul sous-prolétariat noir, ce phénomène touche aussi, désormais, 22 % des autres bébés. Un constat qui conduisit le sociologue conservateur américain Charles Murray à réclamer, fin 1993, dans le Wall Street Journal, la suppression des aides sociales aux mères célibataires comme moyen brutal de lutter contre ce désastre individuel et collectif.

Délinquants plutôt qu’étudiants

La proposition peut sembler, au choix, radicale, choquante, irréaliste. Mais, en attendant, c’est bien de désastre qu’il s’agit. Car ces enfants, privés de repères, manifestent souvent de meilleures dispositions pour la violence que pour la réussite scolaire, tendance aggravée par la pauvreté de leur environnement culturel. Victimes de mère en fille, de mère en fils, ces générations, à l’image de Dianne et de sa descendance, reproduisent trop souvent les mêmes échecs et assurent l’avenir d’un sous-prolétariat marqué par le chômage, la toxicomanie, la délinquance.

Vidéo : Père manquant, fils manqué, par Guy Corneau

Le psychanalyste québécois de renommée internationale, Guy Corneau revient sur l’évolution du rôle des pères de génération en génération et sur les relations père/fils/mère. Il nous confie sa propre expérience. Son ouvrage ne traite pas seulement de l’absence physique du père ; il s’interroge sur le silence qui isole aujourd’hui les pères des fils et qui donne à ces derniers l’impression d’avoir été mal paternés.

Les nouvelles générations sans père

Et en France, existe-t-il des Dianne, produits du chômage, de la pauvreté, du désamour familial et de l’indifférence publique ? Peut-on, comme aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, dessiner les contours d’une génération désaxée, qui se recrute essentiellement dans les milieux défavorisés, où les pères sont absents physiquement ou virtuellement parce qu’ils ont abdiqué toute autorité après avoir perdu tout statut social ? Voit-on émerger une caste de modernes intouchables, caractérisés par leur très faible niveau scolaire et intellectuel, leur maîtrise quasi nulle du langage et de l’écrit et, surtout, surtout, par leur environnement chaotique dès la prime enfance ? Y a-t-il donc une France ignorée, décrochée du reste de la nation, qui croît et se reproduit à l’ombre de l’indifférence générale ?

Abus des aides & valeurs traditionnelles

Évoquer ce « sous-monde », pour reprendre l’expression de George Orwell, c’est prendre le risque d’ouvrir un débat délicat à maints égards. D’abord, la simple description de la vie de ces jeunes mères nous met, très concrètement, face à des illustrations particulièrement dramatiques de toutes nos « fractures sociales ». Le sujet, ensuite, engendre rapidement d’embarrassants non-dits liés, par exemple, aux effets pervers de l’aide sociale ou à la défense des valeurs traditionnelles. La mesure du phénomène, enfin, se révèle particulièrement compliquée, parce qu’il n’existe pas de critères objectifs et statistiques pour différencier une mère célibataire intégrée socialement, qui assume correctement sa maternité et ses conséquences, d’une autre qui part à la dérive et vit sa condition comme un appel à l’aide ou un chantage à l’égard de la société.

Les mères cheffes de famille

Malgré la nature partielle et imprécise des chiffres disponibles, il est indéniable que, trente ans après les États-Unis, la France se trouve, sans toujours vouloir le savoir, confrontée à la question des familles monoparentales pauvres. Toutes catégories confondues, le nombre de foyers dirigés par un seul parent est passé de 720 000 à près de 1,2 million entre 1968 et 1990, date du dernier recensement. Une croissance contrastée, puisque le nombre de veuves (19 %) diminue, au profit des séparées et divorcées (43 %) et des mères célibataires (25 %). Car dans plus de 95 % des cas, ce sont les mères qui dirigent les foyers monoparentaux.

Une charge croissante pour la CAF

Pour mieux cibler, parmi les familles sans père, la population défavorisée, le meilleur indicateur est sûrement l’API (allocation de parent isolé), qui implique une précarité de ressources et la présence au foyer d’un enfant de moins de 3 ans ou une grossesse en cours. Elle est donc renouvelée à chaque nouvelle grossesse, dans les familles où il n’y a plus d’enfant de moins de 3 ans. La fraude que soulignent, à mots couverts, certaines caisses d’allocations familiales ne suffit pas, loin s’en faut, à expliquer l’extraordinaire montée en flèche du nombre d’allocataires, passé de 57 996 en 1980 à 126 212 en 1990. Celles-ci, puisqu’il s’agit quasi exclusivement de femmes, touchent environ 3 000 francs durant la grossesse et autour de 4 000 francs après la naissance. Mais c’est surtout la fréquentation des grandes associations caritatives, comme la Croix-Rouge, ATD-Quart monde, le Secours populaire ou le Secours catholique, qui permet de mieux apprécier l’étendue de ce sous-prolétariat. Ainsi, le Secours catholique, en 1994, est intervenu auprès de 348 991 familles avec enfants, dont 165 089 étaient monoparentales.

30% de la pauvreté

Creuset de la sous-prolétarisation, ces familles sans père se multiplient dans les départements les plus pauvres. Le Pas-de-Calais, cinquième département en termes de population, figure, depuis la fermeture des mines, parmi ces zones sinistrées. Le Secours catholique y a rencontré 11 613 situations de pauvreté en 1994, soit 1 800 de plus qu’en 1993. 12 % seulement des demandeurs, en proie à des problèmes d’alimentation, d’impayés de gaz et d’électricité, de logement, disposaient d’un emploi stable. Et 25 %, soit près de 3 000, étaient des familles monoparentales. « Dans un nombre croissant de dossiers concernant des femmes d’une vingtaine d’années mères de trois ou quatre enfants, les naissances sont étalées à peu près tous les trois ans, comme pour assurer la continuité de l’API, observe-t-on au Secours catholique. C’est une façon de pérenniser un revenu. » Parmi les 31 000 familles monoparentales recensées en 1990 dans le Pas-de-Calais, 7 400 environ touchaient l’API et 5 000 le RMI. Après cette date, les chiffres concernant l’API et le RMI ne sont plus accessibles. Mais les données partielles que l’on peut recueillir ici et là suffisent à inquiéter. En juillet 1995, par exemple, sur 9 561 allocataires dénombrés par la CAF de Calais, 2 444, soit 26 %, étaient des femmes seules avec enfants. A la CAF d’Arras, le même mois, 23 % des allocataires du même RMI (3 965 sur 17 359) étaient également des mères isolées.

Pauvreté et monoparentalité

Du nord au sud, pauvreté se conjugue de plus en plus souvent avec monoparentalité. A Tarbes, dans les Hautes-Pyrénées, le Secours catholique avait reçu, durant le premier semestre 1994, 656 personnes, dont 131 femmes chefs de famille. Un an plus tard, les chiffres sont respectivement de 604 et 146. La proportion de familles monoparentales est passée de 20 à 24 %. Parmi ces 146 femmes, 89 sont sans qualification et sans emploi, 57 travaillent comme employées, comme vendeuses et surtout comme femmes de ménage. Pour survivre, simplement survivre, la plupart d’entre elles se reposent sur l’aide sociale. Exactement 128 sur 146. Après paiement du loyer, 28 n’ont pas un franc par personne et par jour, 7 disposent de moins de 20 francs, 22 de moins de 30 francs, 39 de moins de 40 francs…

Des mères qui cachent leur misère

Pour édifiants qu’ils soient, ces quelques chiffres sous-estiment forcément la réalité, d’abord parce que certaines personnes, par dignité, refusent de montrer leur misère en réclamant une aide sociale. « Dans les cités, il est pratiquement inimaginable qu’une famille monoparentale pauvre passe à travers les mailles du filet de l’aide sociale. Mais dans les immeubles anciens du centre-ville, où le taux de rotation est supérieur à 50 % par an, il peut se trouver des mères seules qui ne bénéficient d’aucune prestation, explique un travailleur social de Toulouse. Non parce qu’elles répugnent à demander de l’aide, mais parce qu’elles sont tellement désocialisées qu’elles vivent en dehors de tout système. » « Dans le cercle infernal de la solitude et de la pauvreté, beaucoup de jeunes mères redoutent que les services sociaux ne leur enlèvent leur enfant, ajoute Christine Pons, qui dirige, dans le quartier Faourette, à Toulouse, une Maison de l’initiative destinée à réinsérer professionnellement les mères seules. Alors, elles préfèrent taire une situation difficile, et ce n’est qu’au bout de plusieurs heures de discussions que l’on découvre qu’elles sont interdites de chéquier, par exemple. »

Ravagées par l’alcool, la drogue, l’absence de logement

Mais, au-delà de l’aspect quantitatif, forcément imprécis et pourtant impressionnant, c’est la dégradation des situations individuelles qui, sur le terrain, indique la gravité de la fracture. « Je ne peux pas vous dire si le nombre de cas augmente, observe Josiane Assouline, directrice d’un centre d’accueil pour mères et pour enfants à Montauban. Mais ce que je constate, c’est l’extraordinaire détérioration mentale de nombreuses mères, ravagées par l’alcool, la drogue, l’absence de logement. »

L’ignorance des contraceptifs

Le docteur Gaubert, du Secours catholique de Tarbes, cite à cet égard quelques dialogues atterrants avec certaines jeunes femmes. L’une d’entre elles, à qui il demande pourquoi elle ne prend pas la pilule, répond : « Ça fait pousser les poils ! » Une autre : « Mon copain dit que ça rend impuissant. » « Les moyens contraceptifs sont ignorés dans les milieux très pauvres, constate le médecin. Un jour, je me suis étonné auprès d’une mère adolescente qu’elle n’ait jamais entendu parler de la pilule à la télévision. Elle m’a répondu : « Vous pouvez poser des questions à la télé quand vous n’avez pas compris ? » »

Une réalité morcelée, par la dépression, la maltraitance, et l’inceste

Catherine Guitton, psychiatre, est responsable du centre Espace Famille 92, géré par l’hôpital Paul-Guiraud de Villejuif et situé à Boulogne-Billancourt. Les jeunes femmes qu’elle rencontre lui sont envoyées lorsque toutes les solutions sociales « classiques » ont été épuisées, et les éducatrices avec elles. Ce que raconte ce médecin, c’est l’échec à répétition, le réflexe de fuite comme stratégie, le chantage à l’enfant comme viatique face à la société. « Pour se lancer ainsi dans la maternité, il faut être au préalable dans une réalité très morcelée, jalonnée par la dépression, la maltraitance, éventuellement l’inceste. Le problème de ces jeunes femmes, c’est qu’elles souffrent d’une pathologie du lien telle qu’un jour elles font un enfant avec le sentiment de prendre enfin le pouvoir et de faire payer tout le monde. Sinon, elles feraient des casses ou elles se drogueraient. Finalement, leur maternité ressemble à une forme de délinquance : elles mettent tout le monde devant le fait accompli. »

Leur seule richesse, c’est leur progéniture

Dans les multiples portraits de femmes que brosse Catherine Guitton, reste celui de cette jeune mère de trois enfants, âgée de 21 ans, qui tint le coup tant qu’elle fut acceptée, en même temps que sa progéniture, dans la crèche où ils étaient gardés toute la journée. Lorsqu’ils durent quitter la pouponnière, et leur mère avec eux, le naufrage fut tel que les enfants furent placés. A la naissance d’un petit quatrième, d’un autre père évidemment, un équilibre précaire semble s’installer. Mais cette femme, séparée de ses trois premiers enfants, porte leurs prénoms tatoués sur les seins. « Ces femmes, poursuit Catherine Guitton, n’ont jamais eu le sentiment de contrôler quelque chose dans leur existence. Faire un bébé est une façon de dire : « J’existe, je quitte l’enfance et j’entre dans le monde de l’adulte. » C’est une réaction typiquement prolétaire, au sens étymologique du terme : leur seule richesse, c’est leur progéniture. »

Après l’exclusion, la reconnaissance sociale

A Lille, où l’association Le Point de repère ne ménage pas ses efforts pour les jeunes SDF, les portraits de femmes dressés par les bénévoles ne sont guère différents. « Elles ont rompu avec leur famille ou sont issues de l’Aide sociale à l’enfance (Ase), explique Philippe Stalin, éducateur. Lorsqu’elles viennent nous annoncer qu’elles sont enceintes, ces jeunes filles, parfois mineures, parfois prostituées, sont euphoriques. Car cet état implique pour elles reconnaissance sociale et prise en charge. De plus, il existe quelque chose de l’ordre de la réparation dans le fait d’être enceinte très jeune. Comme si le bébé était une compensation à leur propre souffrance affective. » Cette dernière observation n’est pas la moins préoccupante. Car les jeunes mères déchantent très vite. « Dès que l’enfant atteint l’âge de 2 ou 3 ans, et qu’il s’affirme, qu’il échappe à la relation fusionnelle, ces mères se retrouvent perdues, car elles entretiennent avec l’enfant un rapport tellement symbiotique qu’elles vivent sa recherche d’autonomie comme la perte d’une partie d’elles-mêmes », explique-t-on.

La recherche de l’autonomie des jeunes mères

L’association Toit-Accueil-Vie mise en place il y a quelques années à Montreuil, dans la banlieue parisienne « à problèmes », mérite un coup de chapeau. Car la démarche des éducateurs et des psychologues qui y travaillent repose sur la recherche de l’autonomie des jeunes mères. Une longue marche. Chaque jeune femme est accueillie avec son enfant – et éventuellement son « copain » – dans un appartement que l’association lui fournit mais pour lequel elle paie un loyer, comme n’importe lequel de ses voisins anonymes. Pendant deux ans, en moyenne, elle apprend à gérer un budget, réalise un projet de formation professionnelle, discute, échange, avec pour objectif l’indépendance totale. En moyenne, le niveau scolaire des jeunes mères ainsi prises en charge n’excède pas la fin du cycle primaire. Si bien que la plupart d’entre elles vivent d’API, de RMI et de l’Aide sociale à l’enfance.

Une fatalité sociale

Ce qu’elles décrivent ? Des parcours d’errance, parfois inouïs. Mais elles se racontent avec, souvent, une distance, une structuration dans leurs récits, une volonté affichée qui donnent à penser que ce Toit de Montreuil lutte avec bonheur et résultats contre ce qui apparaît souvent comme une fatalité sociale. Toutes évoquent les mêmes problèmes dans leur famille, la mésentente avec les parents, le père qui est parti, le beau-père qu’on ne supporte pas et qu’on a envie de défier. Toutes ont échoué dans des foyers d’accueil. Mais toutes assurent, aujourd’hui, qu’elles marchent doucement vers l’autonomie et la responsabilité.

Son beau-père la met à la porte

Les parents de Miriam se sont séparés quand elle avait 14 ans. Pour son quinzième anniversaire, son beau-père, avec lequel elle s’est violemment battue, la met à la porte. « La rue, à 15 ans, c’est difficile, surtout que les copines qui venaient toujours chez moi faisaient presque semblant de ne pas me reconnaître. J’ai dormi dehors ; j’ai appris à me débrouiller. » Comment une enfant de 15 ans, scolarisée, peut-elle vivre dans la rue sans que personne s’en inquiète ? « L’éducatrice m’a trouvé un foyer. J’y suis allée, puis je me suis enfuie. Il y avait que des « tox », qui passaient leur journée à boire de la bière. » Enceinte à 18 ans, elle commence à sortir du trou noir quand l’aide sociale lui trouve une famille d’accueil, pour elle et son fils. Elle y passe une année, pendant laquelle se nouent des liens durables. Aujourd’hui en contrat emploi solidarité (CES) dans une maison de retraite, Miriam considère son passage à Toit-Accueil-Vie comme un stage de perfectionnement. Pour perfectionner quoi ? « Ce que j’ai appris dans la rue. Aujourd’hui, je recommence à lire. Si je me retrouvais sans boulot, je crois que j’en perdrais mes cheveux. »

Le début de sa dérive au départ de son père

Christelle, de père africain et de mère antillaise, date elle aussi le début de sa dérive au départ de son père, qui retourne en Afrique. « Avec seulement ma mère, j’ai commencé à sortir beaucoup. A 16 ans, je suis partie vivre avec mon copain. Il ne faisait rien de spécial, il vivait pour les potes et rentrait à deux heures du matin. Quand il a trouvé un boulot, je me suis dit que ça changerait, et on a décidé d’avoir un enfant. J’espérais que cette naissance allait tout changer. Elle a tout changé, mais en pire. Quatre mois avant l’accouchement, il est parti en prison. » Après la naissance de son fils, Christelle ne cherche pas de travail : « Il y avait les allocations. Mais la prison a tout cassé. Quand mon copain en est sorti, il n’a pas pu trouver de travail. C’était pire qu’avant. Je suis retournée chez ma mère. Mais ce n’était pas une solution. »

Un don de l’amour

Djamillah, 19 ans, parle doucement de son fils de 18 mois, ni vraiment désiré ni vraiment accidentel, « disons un don de l’amour ». Ses parents, après l’accouchement, lui proposent de l’héberger ainsi que son enfant. « Mais je me suis dit que ça ne marcherait pas. » Avant d’arriver à Toit-Accueil-Vie, où elle commence à faire son apprentissage de l’indépendance, à tester ses capacités à vivre seule avec son fils, elle a connu trois foyers maternels, dont elle s’est fait exclure trois fois, « parce que leur manière de faire me déplaisait. Les filles se laissent aller, s’infantilisent. Elles restent là sans travailler, sans aller à l’école. »

L’enfant est une réparation

Comment expliquer ces dérives, ces ruptures, ces trous noirs dans un parcours où l’enfant paraît souvent comme une réparation, avant de mettre la mère face à elle-même, à sa dépendance, à ses failles ? Par une inopportune conjugaison entre milieux familiaux chaotiques, chômage et grande pauvreté. Un mélange détonant, puisque chaque ingrédient non seulement copie les autres mais les renforce, les favorise.

Mères adolescentes pour avoir des aides

Dans la région d’Arras, où la commission d’insertion recense 51 % de chômeurs parmi les 25-30 ans dont le niveau scolaire ne dépasse pas le CAP, la quasi-impossibilité de trouver un emploi engendre des comportements de désespoir. Les assistantes sociales citent des exemples de familles unies où, le père et la mère étant au chômage depuis des années, des adolescentes décident de faire un enfant pour toucher l’API et faire vivre ainsi leurs parents, leurs petits frères et petites soeurs. « Si les adolescentes font des enfants, assure une assistante sociale, c’est parce que les jeunes n’ont droit à rien avant 25 ans ! »

Les mâles reproducteurs ambulants

Dans le Pas-de-Calais, le chômage se double d’un alcoolisme effrayant qui participe de la perte de repères et ouvre la porte à tous les comportements erratiques, dont l’inceste. Voilà comment des filles, pressées de fuir un milieu familial violent, ne trouvent pas d’autre solution que de faire un enfant pour s’assurer un revenu. Mais le cas le plus terrifiant constaté par les travailleurs sociaux concerne un « mâle reproducteur » qui sévit dans la ZUP de Dunkerque. « Nous l’avons retrouvé dans plusieurs appartements habités par des mères célibataires, explique Annie, assistante sociale. Il garantit en quelque sorte les revenus du quartier en mettant enceintes un certain nombre de filles. En échange, elles le logent gratuitement, trois mois l’une, deux mois l’autre et ainsi de suite… »

Une stratégie de survie et un statut valorisant

Dans le Nord-Pas-de-Calais, en effet, certaines familles en sont à la troisième génération de chômeurs. « Dans ces conditions, on n’y fait plus des enfants par amour, pour leur offrir un avenir que l’on ne peut imaginer autrement que misérable. Puisque le système d’allocations offre un revenu aux mères isolées, eh bien, il arrive qu’en désespoir de cause des adolescentes aient pour stratégie de survie de se faire faire un enfant par un copain de passage. » La tentation est d’autant plus grande que, dans un océan d’échec et d’exclusion, le fait d’être mère procure le seul statut social valorisant à la portée de ces jeunes filles. « Mieux vaut être mère que rien du tout », résume impitoyablement un éducateur.

Se venger d’une enfance malheureuse

Ces femmes donnent donc naissance à des enfants qu’elles n’ont pas les moyens de faire vivre et qu’elles ne savent pas élever. « Elles considèrent que la société est en dette à leur égard, et elles la font payer pour leur enfance malheureuse et leur inadaptation, constate Catherine Guitton. Elles avouent, dans des moments privilégiés, que faire des enfants, c’est une façon de se faire prendre en charge pour quitter une vie de galère. C’est ce qu’elles ont réussi de mieux dans leur vie. »

Pour sortir de prison

Cas extrême de l’instrumentalisation de l’enfant à naître, celui de cette patiente du docteur Guitton qui n’a jamais connu son père biologique, dont la mère est morte et qui a vécu de foyer en famille d’accueil. Adolescence, fugues, jusqu’à une première grossesse, à l’âge de 17 ans, qui aboutit à la naissance d’un enfant mort-né. La jeune femme décide de faire un casse avec un copain pour partir ailleurs et « refaire sa vie »… Arrêtée, elle est condamnée à dix-huit mois de détention. Avant d’entrer en prison, elle demande à un autre ami de lui faire un enfant. Ça marche. La grossesse et l’accouchement se déroulent durant la période carcérale. « Vengeance et victoire sur le système », commente Catherine Guitton.

Une prise de pouvoir des femmes vers un modèle matriarcal

Ces femmes psychologiquement disloquées rendent fous les travailleurs sociaux, tant il est difficile d’instaurer un dialogue qui ne se limite pas à la réclamation, à la revendication et à la pénalisation. L’immaturité de ces femmes transparaît dans leur virtuosité à échapper au contrôle et à l’autorité des travailleurs sociaux, en particulier quand la possibilité se présente de les réinsérer dans un circuit social. Le docteur Guitton y voit « une prise de pouvoir abusive de ces femmes », qui se placent inconsciemment dans un modèle matriarcal. Habituées à l’absence ou à la démission de leur propre père, elles excluent automatiquement ceux de leurs enfants, lesquels poussent comme un élevage sans généalogie, sans lien de filiation, sans histoire familiale. « Volés, vidés d’un patrimoine légitime, que deviendront ces enfants ? » s’interroge Catherine Guitton.

L’échec scolaire est la règle, et la réussite, un heureux accident

Les réactions de gosses de 5 à 11 ans placés en vacances dans des familles d’accueil par le Secours catholique indiquent tout l’exotisme que présente, pour eux, le modèle familial traditionnel : « Il faut s’asseoir pour manger ? » ; « J’ai un lit pour moi tout seul ? », « Pourquoi le monsieur, il part tous les matins ? ». C’est sur l’école, qui n’est pas faite pour cela, que repose donc la lourde tâche de socialiser des enfants étrangers à toute forme de structuration. L’échec scolaire est la règle, et la réussite, un heureux accident.

S’identifier au père salaud et pourri

Échec scolaire, mais aussi, chez les garçons, violence émergente. « Les fils qui perdent de vue leur père génétique tentent, à partir des informations qu’ils peuvent glaner sur lui, de se créer l’image d’un père idéal, explique Philippe Hoffman, psychologue municipal à Voisins-le-Bretonneux, l’une des communes qui composent la ville nouvelle de Saint-Quentin-en-Yvelines. Or la mère dit : « Ton père, ce salaud qui nous a laissé tomber, c’est un pourri. » Par identification, l’enfant a tendance à trouver dans la délinquance une manière de reproduire l’image paternelle telle qu’elle lui est restituée. » Stéphane, animateur du Secours catholique dans la ZUP d’Arras, remarque que les bagarres qui éclatent entre jeunes garçons sont de plus en plus imprévisibles, sans même être précédées d’insultes : « Souvent, il s’agit d’enfants issus de familles dissociées, dans lesquelles la séparation s’est mal passée, accompagnée de violences, de crises d’alcoolisme. »

Des maghrébines rebelles à toute autorité maculine

Dans les familles maghrébines, où le père est souvent présent physiquement, on assiste à une monoparentalité virtuelle : puisque le père a perdu tout crédit symbolique, ses fils, livrés à eux-mêmes, cherchent dans les bandes l’entourage affectif qu’ils ne trouvent pas chez eux. Chez les filles, le mécanisme diffère, sans se révéler plus encourageant. « Les jeunes mères issues de familles maghrébines refusent de laisser à leur compagnon la moindre parcelle de responsabilité, explique Christine Pons. Elles ont eu suffisamment de mal à échapper à la tutelle de leur propre père et ne veulent pas retourner sous la coupe d’un homme, quel que soit le prix à payer pour cela. »

Un modèle monoparental qui se répète

Qu’il s’agisse de femmes issues de l’immigration ou de Françaises de souche, il semble bien que la répétition soit le seul élément stable de leur existence. Répétition par reproduction du modèle monoparental dans lequel elles ont grandi : « Ces jeunes femmes n’ont pas réglé leurs propres difficultés personnelles vis-à-vis de leurs parents. Elles ne peuvent donc pas construire une vie personnelle stable, parce qu’elles demandent trop à leur compagnon, qui ne peut assumer », explique Josiane Assouline. Répétition, aussi, des mêmes échecs au cours d’une même existence, comme l’illustrent toutes ces jeunes femmes qui ont parfois trois ou quatre enfants de pères différents, et dont chaque nouvelle union se termine dans une atmosphère de violence conjugale.

Les aides sociales responsables des enfants sans père ?

Comment couper court à cette reproduction, catastrophique, d’un sous-monde programmé, voué à demeurer, de génération en génération, cantonné à la grande pauvreté, à la désocialisation et à toutes les variantes de la criminalité ? Aux États-Unis et en Grande-Bretagne, des voix se sont élevées pour réclamer la suppression des aides sociales, considérées comme un « multiplicateur » des enfants sans père. Mais comment croire que le phénomène se résorberait ainsi, alors que ses causes profondes sont plurielles et mélangées ?

Un chantage pour renverser le modèle sociétal

Catherine Guitton, qui souligne le « chantage » exercé par ces mères sur la société, propose de renverser les propositions anglo-américaines. « Notre système social, explique-t-elle, demande aux mères de trouver du travail et d’assurer l’éducation des enfants. Or elles en sont souvent incapables, parce que indisciplinées et non qualifiées. Je propose de partir du constat selon lequel ces femmes qui ont commencé leur vie par la maternité sont en général très attachées à leurs enfants. Seulement, elles sont immatures. Pourquoi ne pas leur donner les moyens de rester chez elles avec leurs enfants pendant cinq ou six ans, en leur apprenant à se comporter en mères et en éducatrices ? Cette solution présente un double avantage. D’abord, le maintien à domicile des enfants coûterait moins cher que leur placement dans des familles d’accueil à raison de 1 000 francs par jour. Ensuite et surtout, ces enfants bénéficieraient d’une véritable éducation, leur donnant les chances d’accomplir, ensuite, une scolarité normale. » Au point où nous en sommes, pourquoi ne pas essayer ?

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Le salaire maternel La maternité devrait être rémunérée. Le salaire maternel garantira la sécurité inconditionnelle des mères, et bouleversera les rapports de forces économiques entre hommes et femmes. Il provoquera le retour au matriarcat originel, et effacera du même coup l’ordre patriarcal.
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Pour créer une société solidaire réellement efficace. La vie en communauté est l’avenir de la lutte contre la pauvreté et la solitude. Pour réussir, celle-ci doit être structurée autour d’un contrat associatif, qui permet d’échanger de la solidarité contre la mutualisation partielle de ses richesses.
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