Infanticide féminin, quand la lignée passe de père en fils : une extermination supérieure à la Shoah

Les filles sont un fardeau

Dans certains pays, la naissance d’une fille est considérée comme un poids, en raison d’un coût (soins, habillement, nourriture…) qui n’apporte rien à la famille puisque la fille quitte ensuite ses parents pour enrichir un autre foyer, et de surcroît parfois même au prix d’une dot, alors que celle d’un garçon assure la continuité du foyer et de ses revenus. Pour s’éviter ces inconvénients, nombre de couples vivant dans ce type de culture choisissent, s’ils le peuvent, d’avoir des garçons plutôt que des filles. Ce choix peut prendre la forme d’un avortement dans le cas d’une grossesse, si l’on peut déterminer le sexe de l’enfant; d’infanticides à la naissance, ou de négligence des filles au profit des garçons.

Le point de vue des religions

  • Une prière juive du matin débute par « Merci mon Dieu de ne pas m’avoir fait femme… » (baroukh ata adonaï che lo asani isha)
  • De même en Inde lors des mariages, on souhaite à la jeune mariée de nombreux fils mais pas de filles.
  • Le catholicisme interdit l’avortement, quel que soit le sexe du bébé.
  • L’islam interdit l’infanticide. Le Coran contient des versets sur l’infanticide des filles à la naissance (sourate 81, versets 8 et 9): « Et qu’on demandera à la fillette enterrée vivante pour quel péché elle a été tuée ».

L’infanticide des cadettes à Rome

Le droit romain ne disposait pas de terme technique propre pour désigner l’infanticide. Infanticidium et infanticidia, qui sont les racines étymologiques du mot en français, sont des termes qui viennent du bas latin. À Rome, on ne conservait en général que la fille aînée. La mention de deux filles dans une famille romaine est tout à fait exceptionnelle. « Tous les juristes ont relevé ce qu’on appelle la disparition forcée des cadettes». Chez les garçons, il fallait qu’il soit jugé chétif ou victime d’une malformation. Ce n’est qu’à la fin du IVe siècle que le droit de vie et mort sur ses enfants est retiré au pater familias. Lire le droit patriarcal romain.

Pour avoir un fils au plus vite

La raison qui amène à tuer les bébés de sexe féminin chez les Eskimos est d’éliminer le temps perdu de l’allaitement, où la femme n’est pas fécondable, en espérant qu’un garçon suivra rapidement. Le corps allaitant d’une femme de classe inférieure, rémunérée en tant que nourrice, permet à la femme de bourgeois florentin, des 15e-16e siècles de reproduire plus rapidement un lignage pour le mari.

Une pratique vivace en Asie

La structure sociétale dans certains pays d’Asie amène à une disparité des naissances, le droit à naître des bébés filles pesant moins lourd qu’une stratégie familiale visant à fournir un héritier mâle dans une perspective de perpétuation du patrimoine. On retrouve cette situation dans les pays d’Asie du Sud-Est, mais également en Afghanistan et au Pakistan. Après avoir été fréquent durant des siècles en Inde et en Chine, l’infanticide des filles reste largement pratiqué aujourd’hui, dans ces deux pays. La naissance d’une fille est en effet considérée comme une honte, et en Inde, de plus, comme un désastre financier, puisque ses parents doivent, pour la marier, payer une forte dot. Depuis les années 1980, les parents sélectionnent donc les naissances par l’échographie et l’avortement, afin de donner le jour à des garçons. Mais l’infanticide postnatal n’a pas totalement disparu : aujourd’hui, dans les campagnes de l’Inde, on trouve encore des bébés filles empoisonnées ou étouffées. En outre, les négligences volontaires dont elles sont l’objet (manque de soins et de nourriture) expliquent que les fillettes ont une mortalité infantile bien supérieure à celle des garçons.

La technologie qui tue les filles

Aujourd’hui, cela a pris des allures plus « douces », grâce aux progrès de la médecine. Le recours grandissant à l’échographie prénatale, y compris dans les campagnes, est la principale cause des interruptions volontaires de grossesse dans ces deux grands pays. Bien que la révélation par le médecin ou le radiologue du sexe du fœtus lors d’une échographie soit interdite par la loi, 90 % des IVG effectuées en Inde concernent des fœtus de sexe féminin. Depuis l’arrivée de l’échographie, les cas d’avortement des filles sont très importants, surtout dans les États riches où les personnes peuvent se payer une échographie. C’est ainsi qu’en août 2005, la moyenne nationale à la naissance est de 933 femmes pour 1 000 hommes, ce qui signifie qu’environ 40 millions d’indiens ne trouveront jamais de partenaire. Dans certains États riches, comme l’Haryana, la moyenne est même de 861 femmes pour 1 000 hommes. Le problème est si important que, depuis 1994, il est interdit de pratiquer des examens prénataux pour déterminer le sexe du fœtus et encore plus des avortements pour cette raison. Mais dans les faits, cette loi est souvent ignorée. La tendance à l’avortement des filles, loin de se résorber, s’aggrave d’années en années. En 1961, il naissait 976 filles pour 1000 garçons. En 2010 c’est seulement 914 filles.

Une extermination supérieure à la Shoah

Comparé aux ratios d’autres pays, il a été estimé qu’il s’est produit un manque de 590 000 et 740 000 filles supplémentaires en 1997, ce qui fait supposer l’avortement d’au moins 500 000 fœtus filles. Sur une échelle de 20 ans, ce seraient 10 millions de filles qui ne seraient pas nées en Inde en raison de cette préférence masculine. Les estimations actuelles (2008) concernant le déséquilibre portent sur 100 millions de personnes. « Selon les démographes, le déficit de femmes pourrait atteindre 200 millions en 2025 sur la planète. » — Projection publiée dans le Monde.

L’infanticide féminin en Chine

Le fils, héritier du lignage

De façon traditionnelle, en Chine, la naissance d’une fille est considérée par les familles comme un désastre. Comme le veulent les traditions ancestrales, c’est par le garçon que se transmettra le nom et le patrimoine de la famille. Aussi, c’est lui qui restera, même après son mariage, auprès de ses parents et s’occupera d’eux à leur vieillesse.

La politique de l’enfant unique aggrave la situation des filles

Quant à la fille, elle est appelée à se marier un jour et quitter ainsi les siens. De ce fait, elle a toujours été perçue comme une charge, un fardeau lourd à supporter économiquement. Dès lors, on comprend l’ampleur des infanticides visant essentiellement les filles. En Chine, la politique de l’enfant unique en vigueur depuis les années 1979 a certes eu le mérite de freiner la démographie galopante mais, en même temps, elle a aggravé la situation des filles : « Puisqu’il ne faut avoir qu’un seul enfant alors ce sera forcément un garçon » : tel est le raisonnent des millions de parents. C’est ainsi que disparaissent « mystérieusement » chaque année en Inde et en Chine, des millions de filles.

Pénurie et trafic d’épouses

En Chine, les conséquences sont alarmantes : un déséquilibre filles/garçons se creuse. En effet, aujourd’hui on compte 117 naissances masculines en moyenne pour 100 naissances féminines alors qu’au niveau mondial, 105 garçons naissent en moyenne, pour 100 filles : si bien qu’un grand nombre d’hommes ne trouveront jamais de femme pour créer une famille dans les années à venir. Cette situation engendre des trafics de femmes et une accentuation du développement de la prostitution en République populaire de Chine. Ainsi en 2002, un homme a été condamné à mort pour avoir enlevé puis vendu une centaine de femmes à des chinois célibataires dans la province du Guangxi. Dans la province du Yunnan des dizaines de femmes ont pu être libérées avant d’être vendues à des réseaux mafieux de la prostitution. Elles étaient destinées à alimenter les lieux de prostitution comme esclaves sexuelles dans les centres urbains de l’Asie du Sud-Est. D’autres femmes devaient rejoindre Taïwan afin de s’y marier . Selon l’interview d’un responsable chinois en 2006, cette situation de rebond liée à la politique démographique ne changera pas dans un avenir proche.

Le Japon contaminé

Sans être concerné par la politique de l’enfant unique qui caractérise la Chine, le Japon montre des traits de similitude de par ses traditions sociales qui célèbrent les garçons dans une famille au détriment des filles. Le détail est relevé par la romancière Amélie Nothomb qui affirme avoir pris conscience, à trois ans dit-elle, de l’acuité des problématiques de la condition féminine dans son pays d’adoption en dénonçant le caractère inique des traditions visant, lors d’une fête calendaire, à hisser des fagnons-carpes sur un mat indiquant au voisinage la présence de garçons dans la maisonnée.

L’exception de la Chine : le matriarcat Moso

Matriarcat Moso (Naxi de Chine)
Les moso sont le dernier peuple matriarcal intact. Cette société parfaite aux pieds de l’Himalaya est structurée sans père ni mari, mais pas sans oncles. Le peuple Moso a été déclaré peuple modèle au 50ème anniversaire de l’ONU.

L’infanticide féminin en Inde

Coupable d’avoir accouché d’une fille

En Inde, une mère est honorée si elle donne le jour à un fils mais stigmatisée si c’est une fille, car cette naissance est jugée honteuse et signifie pour ses parents une catastrophe financière annoncée, car ils devront payer une dot importante pour la marier. À chaque grossesse, les femmes préfèrent donc vérifier le sexe du fœtus, et elles avortent plusieurs fois dans leur vie jusqu’à être sûre d’attendre un garçon. Des millions de fœtus féminins sont ainsi éliminés chaque année en Inde.

Élever une fille, c’est comme arroser le jardin d’un voisin

La raison de ces avortements est que les Indiens préfèrent avoir un garçon, car ce sont eux qui perpétuent le patronyme, s’occupent des parents lorsqu’ils sont vieux et, surtout, héritent des terres. En revanche, pour les Indiens, les filles n’apportent rien, bien au contraire, car il faut même payer leur dot à la famille de leur mari. Un vieux proverbe résume même cette situation : « Élever une fille, c’est comme arroser le jardin d’un voisin ».

La richesse tue les filles

Ce sont désormais les régions prospères et les grandes villes, là où les dots sont élevées, qui voient naître le moins de filles : certains villages du Punjab affichent moitié moins de naissances de filles que de garçons. D’où un déficit croissant de femmes : au recensement de 2001, l’Inde comptait plus de 36 millions d’hommes de plus que de femmes. À Bombay, par exemple, les femmes « manquantes » représentent presque un quart de la population féminine, indique le livre de référence sur ce sujet, Quand les femmes auront disparu : L’élimination des filles en Inde et en Asie, de Bénédicte Manier (La Découverte, 2008). Cette situation a des conséquences considérables qui inquiètent les autorités publiques de voir des villages entiers d’hommes célibataires se constituer, avec les déséquilibres induits ; ainsi que des trafics d’êtres humains comportant des rapts qui sont apparus en réponse à cette situation.

719 filles pour 1000 garçons en Inde

Dans un article paru le 9 janvier 2006 dans la revue médicale The Lancet, les équipes de professeurs Prabhat Jha de l’université de Toronto au Canada et celle de Rajesh Kumar à Chandigarh en Inde ont évalué le déficit de naissances féminines, cela grâce à un recensement lancé en Inde en 1998 auprès de 1,1 million de ménages. Ils ont remarqué que dans les familles où le premier enfant était de sexe féminin, les proportions pour les deuxièmes naissances étaient de 759 filles pour 1 000 garçons, ce taux passant même à 719 après deux naissances féminines. Si le déficit est plus fort chez les femmes éduquées (peut-être dû à leurs revenus plus élevés, qui leur permettrait de pratiquer des examens prénataux pour déterminer le sexe de l’enfant), il ne varie pas en fonction de la religion.

Le trafic d’épouses pour hommes riches

Alors qu’en Inde les mariages arrangés sont la norme, ce manque de femmes a poussé de nombreuses familles à rechercher une épouse pour leur fils dans certains États montagneux et même à l’étranger (comme au Népal ou au Bangladesh), où un commerce matrimonial, parfois criminel (enlèvements), est apparu. De plus, les hommes dont les familles n’ont aucune terre et peu d’argent ont moins de chances de se trouver une femme, car les familles préfèrent marier leur fille à une famille riche, pour ainsi avoir plus de chance de pouvoir en tirer parti. Il est même arrivé que des cas de polyandrie aient été découverts, où plusieurs frères partagent la même femme. Cependant, cet état de fait apporte quelques bons côtés. C’est ainsi que la demande de la dot est en diminution (car les familles des femmes ont l’avantage), ainsi que les mariages intercastes. Plus largement, ce phénomène sociétal atteint en Asie des proportions affectant la démographie mondiale.

L’exception de l’Inde : le Kerala matriarcal

Le Kerala est l’aberration statistique de l’Inde! L’Etat du Kérala, contredit aujourd’hui toutes les statistiques du pays par son taux d’alphabétisation avoisinant les 100%, une meilleure hygiène de vie, une espérance de vie plus longue et une égalité hommes femmes sans commune mesure avec le reste de l’Inde. En effet, cette réussite le Kérala la doit beaucoup à ses femmes, celle du royaume des Nair en particulier, leur impact sur la société kéralaise actuelle reste encore visible. Les femmes sont majoritaires, et l’espérance de vie est plus proche de celle des nations développées que le reste de l’Inde. Les taux d’alphabétisation est presque le double de celui de reste de l’Inde. Les traces d’un système matriarcal signifient que des femmes Malayali apprécient un degré de respect social, nié aux femmes dans la plupart des autres communautés. Les Nairs ont le seul matriarcat du Kerala aujourd’hui. Les femmes des castes supérieures, surtout celles appartenant à la communauté relativement aisée des nairs, suivaient une longue tradition d’alphabétisation fonctionnelle car elles voulaient lire les textes religieux écrits en langue malayalam, leur langue, tels que le Ramayana et le Mahabharata. Les filles naires se trouvaient dans une situation privilégiée pour fréquenter l’école, en raison de la prédominance du système matrilinéaire leur permettant de circuler librement et en toute indépendance. Comme les femmes naires jouissaient d’un statut privilégié au sein de la famille, et qu’une fille était nécessaire pour préserver la lignée familiale, les petites filles jouissaient d’une liberté sociale considérable au sein de la famille. Aucune barrière sociale ou culturelle ne s’opposait à ce qu’elles fréquentent l’école. Le système matrilinéaire fut un des facteurs probants de l’amélioration rapide du taux d’alphabétisation chez les femmes nairs. En 1941, le taux d’alphabétisation des femmes chrétiennes indiennes lui était égal ou supérieur.

Lire Matriarcat Nair (Inde) : la caste guerrière du dieu-serpent fertile, compagnon de la déesse-mère

Publicités