Bakounine & Proudhon : des affinités matriciennes ? La famille : le non-sujet des utopies échouées

Le 19ème siècle voit fleurir de nombreux penseurs et réalisations allant dans le sens du Projet Prométhée : une société sans état, confédérale, articulée par des corps intermédiaires mutualistes entre l’individu et le collectif, ces corps là gérés par des institutions populaires démocratiques, sans partis. Mais ces projets utopistes nécessitaient généralement une révolution armée, alors que le Projet Prométhée se fonde uniquement sur la libre association solidaire, légale et pacifique.

Lire Phalanstères et Familistères (XIXe siècle), coopératives communautaires titanesques : des essais matriciens ?

La structure familiale : le non-sujet des utopistes

La pièce manquante qu’apporte les matriciens à ces projets échoués, c’est de repenser la famille, car c’est d’abord sur la base du droit familial (propriété, héritage…) que la population est divisée, isolée et vulnérable face aux parasites que sont les banques et les états : le peuple est autant divisé que la propriété est divisée.

Des corps intermédiaires collectivistes organiques

Ainsi, dans le projet matricien, les corps intermédiaires sont des entités familiales (devoir de solidarité mutuelle), et collectivistes (familles, clans, tribus…). C’est ce qui garanti :

Le vrai pouvoir : la libre association

Le vrai pouvoir du peuple, ce n’est pas les urnes, mais le droit d’association, c’est à dire le pouvoir de s’unir en mutualisant des richesses. Si le peuple sait utiliser intelligemment le droit associatif, il peut renverser n’importe quel Etat. Toute dictature, si elle veut se maintenir, doit brider ou interdire le droit associatif. C’est pour cela qu’au lendemain de la « révolution française » de 1789, le droit d’association fut aboli, et la propriété collective paysanne dissoute. Le peuple ainsi désuni et désorganisé, n’est plus qu’une proie facile pour l’État, et son corollaire, le capital, la Banque.

Bakounine pour la liberté sexuelle et contre le mariage

Description de cette image, également commentée ci-aprèsPour Mikhaïl Bakounine (1814-1876) dans Dieu et l’État (1882) : « Je ne suis vraiment libre que lorsque tous les êtres humains qui m’entourent, hommes et femmes, sont également libres ».

Ainsi, il s’élève contre le patriarcat et la façon qu’à la loi de « soumettre les femmes à la domination absolue de l’homme ».

Il défend l’idée selon laquelle « les hommes et les femmes partagent des droits égaux » afin que les femmes puissent « devenir indépendantes et être libres de déterminer leur propre vie ».

Bakounine prévoit « une liberté sexuelle totale pour les femmes » et la fin de la « famille juridique autoritaire ».

« Le mariage est une prostitution de longue durée au même titre que la prostitution est un mariage de courte durée. » – Bakounine

Anarchiste anti-communiste

L’hostilité de Bakounine (et bien sûr de l’ensemble des anarchistes) envers l’État est définitive. Il ne croit pas qu’il soit possible de se servir de l’État pour mener à bien la révolution et abolir les classes sociales. L’État, y compris s’il s’agit d’un État ouvrier, y compris s’il s’agit du gouvernement des savants ou des « hommes de génie couronnés de vertu », comme il l’écrit au cours de sa polémique contre Mazzini, est un système de domination qui crée en permanence ses élites et ses privilèges. Le pouvoir étatique est forcément utilisé contre le prolétariat dans la mesure où celui-ci ne peut pas administrer tout entière l’infrastructure étatique et doit déléguer cette gestion à une bureaucratie. La formation d’une « bureaucratie rouge » lui semble donc inévitable.

« L’Etat n’est pas la patrie. C’est l’abstraction, la fiction métaphysique, mystique, politique, juridique de la patrie. Les masses populaires de tous les pays aiment profondément leur patrie; mais c’est un amour réel, naturel. Pas une idée : un fait… Et c’est pour cela que je me sens franchement et toujours le patriote de toutes les patries opprimées. »  Mikhaïl Bakounine (« Circulaire à mes amis d’Italie », 1871)

« C’est l’Etat, c’est l’autel de la religion politique sur lequel la société naturelle est toujours immolée : une universalité dévorante, vivant de sacrifices humains, comme l’Église. » – Mikhaïl Bakounine – 1814-1876 – Fédéralisme, socialisme et antithéologisme – 1867

« L’Etat, c’est le mal, mais un mal historiquement nécessaire, aussi nécessaire dans le passé que le sera tôt ou tard son extinction complète. » – Mikhaïl Bakounine – 1814-1876 – La Liberté

Proudhon (1809 – 1865), par delà capitalisme et communisme

  •  L’anarchie c’est l’ordre sans le pouvoir
  • La plus haute perfection de la société se trouve dans l’union de l’ordre et de l’anarchie.

Le crédit gratuit, le mutualisme, et le fédéralisme

Description de l'image  Pierre-Joseph Proudhon.jpg.En conséquence de son opposition au profit, au travail salarié, à l’exploitation des travailleurs, ainsi qu’à la propriété publique, Pierre-Joseph Proudhon rejette à la fois capitalisme et communisme. Bien que radicalement anti-féministe et pro-mariage (La pornocratie, ou Les femmes dans les temps modernes – 1875), Proudhon imaginait une société fédérale sans état comparable à la Société Confédérale Segmentaire matricienne. Il tenta aussi de créer une banque nationale qui donne des prêts sans intérêts, similaire d’une certaine façon aux mutuelles d’aujourd’hui. En 1849 il tente de mettre en place, sans succès, une Banque du Peuple accordant des crédits à très faible taux d’intérêt et émettant des « billets d’échange » pour remplacer la monnaie basée sur l’or.

Sans mariage point de famille ?

Ce n’est qu’assez tard dans sa vie qu’il s’intéressera à la question de la place de la femme dans la société, dans son livre la Justice, dans lequel il concluait au couple androgyne comme unité sociale, sans toutefois attribuer une valeur équivalente aux deux parties qui la constituent. Cette thèse lui attira de nombreuses critiques, parmi lesquelles celles de deux femmes écrivains. C’est à elles que Proudhon s’adresse en rédigeant La Pornocratie en 1875, qu’il n’aura pas le temps de terminer avant sa mort, et dans lequel il précise sa vision organique d’une société reposant sur la dualité des sexes. Pour lui, sans dualité des sexes, point de mariage, sans mariage point de familles, sans familles, point de société et finalement : « l’égoïsme pur, la guerre civile et le brigandage. »

Anarchiste anti-communiste

Proudhon désapprouve l’action révolutionnaire. Fils d’artisans, il se méfie de la classe ouvrière dont il redoute la violence et dénonce les « charlataneries » d’organisation totale et globale de la société. « L’attachement de Proudhon à la liberté individuelle, qu’aucune forme d’organisation sociale doit supprimer, pour quelque raison que ce soit, lui a permis de percevoir mieux qu’aucun autre penseur socialiste les risques attachés au triomphe de l’État, du collectif ou de la communauté ». Proudhon rejette vivement l’idée d’un État centralisateur défendue par le socialisme d’État. Il flétrit de même le communisme : « le communisme est synonyme de nihilisme, d’indivision, d’immobilité, de nuit, de silence » (Système des contradictions économiques) ; le système phalanstérien « ne renferme que bêtise et ignorance ». De même, le Projet Prométhée est un communisme sans état, un collectivisme cellulaire multi-échelles.

Démocratie directe et fédération de communes libres

Il préconise l’association et adopte le terme de mutualisme pour son genre d’anarchisme, qui implique le contrôle des moyens de production par les travailleurs. Dans sa vision, des artisans indépendants, des paysans, et des coopératives échangeraient leurs produits sur un marché. Pour Proudhon, les usines et autres larges lieux de travail seraient dirigés par des syndicats fonctionnant par démocratie directe. L’État serait aboli ; à la place la société devrait être organisée par une fédération de « communes libres ». Proudhon se fait théoricien du fédéralisme.

« Si, en 1840, j’ai débuté par l’anarchie, conclusion de ma critique de l’idée gouvernementale, c’est que je devais finir par la fédération, base nécessaire du droit des gens européen, et, plus tard, de l’organisation de tous les États. » – Pierre-Joseph Proudhon

Des associations mutualistes familiales, une démocratie tribale

Le Projet Prométhée consiste à ce que ces associations mutualistes collectivistes soient des structures familiales : familles, clans, tribus… La démocratie directe serait donc appliquée dans le cadre de conseils familiaux, claniques, tribaux… La société serait donc organisée selon une confédération (principe de subsidiarité) de familles, clans, tribus… Lire Sociétés gentilices : les premières organisations humaines

Une révolution associative pacifique, un crédit bancaire gratuit

La théorie de Proudhon était révolutionnaire, mais sa révolution ne signifiait pas soulèvement violent ni guerre civile mais plutôt transformation de la société par l’avènement d’une classe moyenne. Cette transformation était essentiellement morale et demandait la plus haute éthique de la part de ceux qui recherchaient le changement. C’était une réforme monétaire combinée avec l’organisation contractuelle d’un crédit bancaire et d’associations de travailleurs que Proudhon propose d’utiliser comme levier pour provoquer l’organisation de la société selon de nouvelles lignes. Il ne prévoit ni ne suggère comment les institutions monétaires devraient gérer le problème de l’inflation et la nécessité d’allouer efficacement les ressources rares.

Associations loi de 1901 et finance familiale

De même, le Projet Prométhée ne nécessite pas de révolution armée. Il s’agit juste d’utiliser judicieusement le droit associatif (loi de 1901). Le projet des matriciens s’accompagne aussi d’un projet financier. Chaque corps intermédiaire, mutualiste et collectiviste (familial), permet de pratiquer aisément et sans risques le prêt sans taux d’intérêt. De même, chaque corps intermédiaire peut constituer en soi un marché local avec une monnaie locale (Système d’Echange Local).

Quelques affinités avec Maurras (1868 – 1952)

Le monarchiste Charles Maurras est un adversaire obstiné de la centralisation napoléonienne. Il estime en effet que cette centralisation, qui a pour conséquence l’étatisme et la bureaucratie (rejoignant ainsi les idées de Proudhon), est inhérente au régime démocratique. Il affirme que les républiques ne durent que par la centralisation, seules les monarchies étant assez fortes pour décentraliser. Décentralisation territoriale sans doute, mais aussi et surtout décentralisation professionnelle, c’est-à-dire corporatisme. Il faut redonner une vie nouvelle aux corps de métier, à toutes ces communautés naturelles dont l’ensemble forme une nation.

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