La Commune de Paris (1871) – Une révolution populaire vers une autogestion anti-patriarcale

La Commune de Paris est une période insurrectionnelle de l’histoire de Paris qui dura un peu plus de deux mois, du 18 mars 1871 à la « Semaine sanglante » du 21 au 28 mai 1871. Cette insurrection contre le gouvernement d’Adolphe Thiers, issu de l’Assemblée nationale, qui venait d’être élue au suffrage universel masculin, établit pour la ville une organisation proche de l’autogestion. Elle est une réaction à la défaite française de la guerre franco-prussienne de 1870 et à la capitulation de Paris. Cet épisode de l’Histoire de France est un bel exemple d’expérience auto-gestionnaire. Cependant, il s’agit d’un état dans l’état, et non d’une structure confédérale de corps intermédiaires collectivistes et familiaux comme dans le Projet Prométhée des matriciens.

Une démocratie effervescente

Les élections sont organisées le 26 mars pour désigner les 92 membres du Conseil de la Commune. À côté des personnalités élues, les classes populaires de Paris manifestent une extraordinaire effervescence politique. Les élections à répétition, le 26 mars pour le Conseil de la Commune et le 16 avril pour des élections complémentaires, maintiennent la tension politique. La Commune administre Paris jusqu’au 20 mai. Des nombreuses mesures prises et appliquées pendant les 70 journées d’une activité législatrice considérable, la plupart seront abolies après sa destruction. Certaines ne seront reprises par la République que plusieurs décennies plus tard.

Les clubs de réflexion populaire

Surtout, la population peut se retrouver dans de nombreux clubs pour y discuter de la situation, proposer des solutions voire faire pression sur les élus ou aider l’administration communale. Réunis dans les lieux les plus divers, ils permettent à des orateurs réguliers ou occasionnels de faire entendre les aspirations de la population et de débattre de la mise sur pied d’un nouvel ordre social favorable aux classes populaires (comme au Club de la Révolution, animé par Louise Michel). Si ces clubs sont nombreux dans les quartiers centraux (1er, 2e, 3e, 4e, 5e et 6e arrondissements), les quartiers chics de l’ouest parisien (7e, 8e et 16e) n’en comptent aucun. Les clubs se fédèrent le 7 mai afin d’avoir des contacts plus efficaces avec le Conseil de la Commune.

Drapeau rouge et destruction des symboles impériaux

La Commune prend aussi quelques mesures symboliques : le drapeau rouge est adopté le 28 mars et le calendrier républicain (an 79 de la République) remis en vigueur. La destruction de la colonne Vendôme, considérée comme le symbole du despotisme impérial, est décrétée le 12 avril et réalisée le 16 mai. Sont aussi décidées la confiscation des biens de Thiers et la destruction de son hôtel particulier à Paris (Thiers se fera rembourser plus d’un million de francs).

« La Commune de Paris, considérant que la colonne impériale de la place Vendôme est un monument de barbarie, un symbole de la force brute et de la fausse gloire, une affirmation du militarisme, une négation du droit international, une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus, un attentat perpétuel à l’un des trois grands principes de la République française, la fraternité, décrète : La colonne de la place Vendôme sera démolie. » — Placard de la Commune de Paris

Liberté de la presse

S’ajoutant aux titres déjà existants, plus de soixante-dix journaux sont créés pendant les soixante-dix jours de la Commune. Mais la liberté de la presse est restreinte dès le 18 avril et, le 18 mai, le Comité de Salut public interdit les publications favorables au gouvernement Thiers. La liberté de la presse est réaffirmée le 19 mars par le Comité central de la Garde nationale et les journaux anticommunards continuent donc de paraître à Paris.

Contrôle des élus

L’appel du 22 mars énonce que « les membres de l’assemblée municipale, sans cesse contrôlés, surveillés, discutés par l’opinion, sont révocables, comptables et responsables » et que leur mandat est impératif. La Commune décide l’élection au suffrage universel des fonctionnaires (y compris dans la justice et dans l’enseignement), l’instauration d’un traitement maximum (2 avril) de 6 000 francs annuels (l’équivalent du salaire d’un ouvrier) et l’interdiction du cumul (4 mai). Les fonctionnaires ne doivent plus le serment politique et professionnel.

Droit à l’insurrection

C’est la consécration du gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple : une démocratie directe reposant sur une citoyenneté active, renouant avec l’esprit de la constitution de 1793 qui fait du droit à l’insurrection « le plus sacré des droits et le plus imprescriptible des devoirs » (article XXXV de la déclaration des droits de l’Homme de 1793, Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1793#Insurrection populaire : droit le plus sacré, devoir le plus indispensable). La Commune de Paris ouvre la citoyenneté aux étrangers : « Considérant que le drapeau de la commune est celui de la République universelle ; considérant que toute cité a le droit de donner le titre de citoyen aux étrangers qui la servent… ».

L’émancipation des travailleurs par les travailleurs

Le Conseil de la Commune, issu d’un mouvement populaire, se préoccupe d’améliorer la condition des prolétaires. La Commune entend réaliser l’aspiration du mouvement ouvrier français du XIXe siècle : « l’émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes ». La Commune annonce les prémices de l’autogestion. Dans les entreprises, un conseil de direction est élu tous les 15 jours par l’atelier et un ouvrier est chargé de transmettre les réclamations.

Des femmes en armes pour leur émancipation

Des femmes mettent en application le décret de séparation des Églises et de l’État dans les écoles et les hôpitaux, se battent, comme Louise Michel et d’autres, sous l’habit des « fédérés » et défendent Paris contre les « versaillais » sur les barricades (elles sont une centaine, place Blanche, avec Nathalie Lemel). Droit au travail, égalité des salaires, union libre, égalité des droits entre mariés et célibataires, entre enfants légitimes et naturels, séparation des Églises et de l’État, les femmes en armes… Sur le chemin de l’émancipation des femmes, la Commune a marqué une étape importante.

La vierge rouge bâtarde révolutionnaire

Fille naturelle, à la paternité incertaine, d’une domestique et d’un membre de la petite noblesse, on sait peu de chose sur la vie privée de Louise Michel (1830-1905), surnommée par Verlaine (ou par Clovis Hugues), la « Vierge Rouge ».

La femme est le potage de l’homme

Ses positions sur les relations hommes/femmes sont connues : « Si l’égalité entre les deux sexes était reconnue, ce serait une fameuse brèche dans la bêtise humaine. En attendant, la femme est toujours, comme le disait le vieux Molière, le potage de l’homme. Le sexe fort descend jusqu’à flatter l’autre en le qualifiant de beau sexe. Il y a fichtre longtemps que nous avons fait justice de cette force-là, et nous sommes pas mal de révoltées. […] ne comprenant pas qu’on s’occupe davantage des sexes que de la couleur de la peau. […] Jamais je n’ai compris qu’il y eût un sexe pour lequel on cherchât à atrophier l’intelligence. »

Épouse et putain, prostitution pour les riches et les pauvres

Sur la prostitution, ses propos sont sans ambiguïtés : « Il y a entre les propriétaires des maisons de prostitution échange de femmes, comme il y a échange de chevaux ou de bœufs entre agriculteurs ; ce sont des troupeaux, le bétail humain est celui qui rapporte le plus. […] Si les grands négociants des marchés de femmes qui parcourent l’Europe pour leur négoce, étaient chacun au bout d’une corde, ce n’est pas moi qui irais la couper. […] Est-ce qu’il n’y a pas des marchés où l’on vend, dans la rue, aux étalages des trottoirs, les belles filles du peuple, tandis que les filles des riches sont vendues pour leur dot ? L’une, la prend qui veut ; l’autre, on la donne à qui on veut. La prostitution est la même […] Esclave est le prolétaire, esclave entre tous est la femme du prolétaire. »

Contre le patriarcat catholique

Pendant la Commune, sous l’impulsion d’Élisabeth Dmitrieff, jeune aristocrate russe, et de Nathalie Lemel, ouvrière relieuse, se crée l’un des premiers mouvements féminins de masse, l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés. L’Union réclame le droit au travail et l’égalité des salaires (un commencement d’application est mis en place pour les institutrices), elle participe au recensement des ateliers abandonnés par leurs patrons (les francs fileurs) réfugiés à Versailles (exil d’Adolphe Thiers) et organise des ateliers autogérés. La Commune reconnaît l’union libre (elle verse une pension aux veuves de fédérés mariées ou non, ainsi qu’à leurs enfants légitimes ou naturels). Les enfants légitimés sont considérés comme reconnus de droit ; le mariage libre par consentement mutuel est instauré (avec un âge minimum de 16 ans pour les femmes, 18 ans pour les hommes) ; la gratuité des actes notariaux (donation, testament, contrat de mariage) est décidée.

Pour une école laïque et égalitaire

L’enseignement est laïcisé : l’enseignement confessionnel est interdit, les signes religieux chrétiens sont enlevés des salles de classe. Une commission exclusivement composée de femmes est formée le 21 mai pour réfléchir sur l’instruction des filles. Quelques municipalités d’arrondissement, celle du 20e en particulier, qui ont alors la responsabilité financière de l’enseignement primaire, rendent l’école gratuite et laïque. Le personnel enseignant, qui est à la charge des municipalités, reçoit une rémunération de 1 500 francs annuels pour les aides-instituteurs et 2 000 pour les directeurs, avec égalité de traitement entre hommes et femmes.

La séparation de l’Église et de l’État

Dans le domaine des cultes, la Commune rompt avec le concordat de 1802 qui faisait du catholicisme « la religion de la majorité des Français » et des membres du clergé des fonctionnaires. À la fin de l’Empire, les classes populaires parisiennes sont assez hostiles au catholicisme, trop lié au régime impérial et aux conservateurs (liens notamment incarnés en la personne de l’impératrice Eugénie). L’anticléricalisme a été revigoré par la propagande blanquiste, d’un athéisme militant, et par l’attitude du pape Pie IX face à l’unification de l’Italie. Le 2 avril, la Commune décrète la séparation de l’Église (catholique) et de l’État, la suppression du budget des cultes et la sécularisation des biens des congrégations religieuses.

Les communards fusillent des religieux

Les religieux des couvents de Picpus, des Dames-Blanches et d’Arcueil sont inquiétés ou arrêtés sous divers motifs. Les églises Saint-Laurent et Notre-Dame-des-Victoires sont perquisitionnées. Les communards exécutent en tout 47 otages. La plupart sont des religieux. Le plus célèbre d’entre eux, l’archevêque de Paris Georges Darboy, est arrêté le 4 avril 1871 avec quatre autres clercs en application du « décret des otages » du 2 prairial An 79. L’archevêque de Paris est donc arrêté comme otage. Les propositions d’échange de l’archevêque contre le socialiste Auguste Blanqui, détenu par le gouvernement d’Adolphe Thiers, sont repoussées par celui-ci le 12 avril, puis le 14 mai. Enfermé à la prison Mazas, il est exécuté à la Roquette, à la suite de l’attaque versaillaise, le 24 mai. Le prélat est fusillé par les communards, avec quatre autres ecclésiastiques, des dominicains d’Arcueil et des jésuites de la rue Haxo.

La boucherie de la Commune

Bataille du cimetière du Père-Lachaise, peinture de Henri Félix Emmanuel PhilippoteauxUne grande partie de l’action de la Commune fut absorbée dans la lutte contre l’offensive menée par les troupes régulières obéissant au gouvernement du pays dirigé par Thiers et dénommées les « versaillais » par les insurgés. La Semaine sanglante, du 22 au 28 mai 1871, est l’épisode final de la Commune de Paris, où celle-ci est écrasée et ses membres exécutés en masse. La Commune est finalement vaincue durant la Semaine sanglante qui débute avec l’entrée des troupes versaillaises dans Paris le 21 mai pour s’achever par les derniers combats au cimetière du Père-Lachaise le 28 mai.

L’extermination d’une rébellion

La répression contre les communards est impitoyable : tous les témoins mentionnent les nombreuses exécutions sommaires commises par les troupes versaillaises, frappant par exemple ceux dont les mains portent ou semblent porter des traces de poudre révélant l’emploi récent d’armes à feu. Les trois principaux charniers à l’intérieur de Paris étaient au Luxembourg (3 charniers), à la caserne Lobau et au cimetière du Père Lachaise. En 1876, l’historien et journaliste socialiste Prosper-Olivier Lissagaray, ancien communard estime de 17 000 à 20 000 le nombre des fusillés. En 1880, le journaliste et homme politique Camille Pelletan, membre du parti Parti radical-socialiste élève le nombre des victimes à 30 000. Pour l’historien britannique Robert Tombs, les combats et les exécutions ont fait environ 6 000 à 7 500 morts chez les Communards. Les versaillais déplorent 877 tués, 6 454 blessés et 183 disparus dans les combats livrés du 3 avril au 28 mai.

Une répression qui choque l’extrême-droite

Les tribunaux prononceront 10 137 condamnations dont 93 à mort, 251 aux travaux forcés, 4 586 à la déportation (en particulier en Nouvelle-Calédonie), les autres à des peines de prison variables. Vingt-trois condamnés à mort seront effectivement exécutés. Les lois d’amnistie interviendront en 1880. Longtemps encore après les événements, la gauche restera hostile au général Gaston de Galliffet, surnommé pour son zèle répressif « le boucher de la Commune ». Bien que siégeant à l’extrême-droite, Albert de Mun s’élèvera contre la violence de la répression.

Le Sacré-Coeur pour expier les crimes immoraux des fédérés

À l’emplacement du point de départ du soulèvement communard parisien, la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre fut construite par l’Église et l’État pour, entre autres, pour « expier les crimes des fédérés ». Sa construction débuta en 1873.

La basilique du Sacré-Cœur, dite du Vœu national, située au sommet de la butte Montmartre, est un édifice religieux parisien majeur. Sa construction fut décrétée par une loi votée par l’Assemblée nationale de 1871 en juillet 1873 dans le cadre d’un nouvel « Ordre moral » faisant suite aux événements de la Commune de Paris. Le projet de construction d’une basilique dédiée au Sacré-Cœur à Paris trouve ses origines dans le discours prononcé par Monseigneur Fournier le 4 septembre 1870, jour de la déclaration de la Troisième République, attribuant la défaite de la France dans la guerre franco-prussienne de 1870 à une punition divine après un siècle de déchéance morale depuis la révolution de 1789. La construction de la basilique du Sacré-Cœur est fréquemment associée aux événements de la Commune de Paris, et on trouve dans des documents officiels et des ouvrages de recherche historique, la thèse selon laquelle elle aurait été construite pour « expier les crimes des communards ».

Le choix d’ériger la basilique sur la colline de Montmartre était hautement symbolique, car c’est là que débuta l’insurrection le 18 mars lorsque les troupes d’Adolphe Thiers viennent enlever à Paris les canons qui y étaient entreposés. Lors de la cérémonie de pose de la première pierre, Rohault de Fleury fit explicitement le lien:

« Oui, c’est là où la Commune a commencé, là où ont été assassinés les généraux Clément Thomas et Lecomte, que s’élèvera l’église du Sacré-Coeur ! Malgré nous, cette pensée ne pouvait nous quitter pendant la cérémonie dont on vient de lire les détails. Nous nous rappelions cette butte garnie de canons, sillonnée par des énergumènes avinés, habitée par une population qui paraissait hostile à toute idée religieuse et que la haine de l’Église semblait surtout animer. »

On ne trouve pas de mention de cette motivation dans le texte de loi voté par l’Assemblée Nationale, mais déjà à l’époque elle était dénoncée par l’opposition. La construction de la basilique du Sacré-Cœur et ses motivations exactes seront longuement débattues, à une époque où la laïcité prend une ampleur croissante en France.

Le mur des fédérés : 147 communards fusillés

Le mur des Fédérés est une partie de l’enceinte du cimetière du Père-Lachaise, à Paris, devant laquelle, le 28 mai 1871, cent quarante-sept Fédérés, combattants de la Commune, ont été fusillés et jetés dans une fosse ouverte au pied du mur par les Versaillais. Depuis lors, il symbolise la lutte pour la liberté et les idéaux des communards, autogestionnaires. Le mur est à l’angle sud-est du cimetière. C’est là qu’au cours de la Commune, au printemps 1871, se retranchent les derniers combattants communards. Les Versaillais, dirigés par le président de l’époque, Adolphe Thiers, maîtres du lieu vers la fin de l’après-midi du 28 mai, y fusillent tous les prisonniers contre un mur appelé, depuis lors, « mur des Fédérés ».

Un modèle révolutionnaire

Dans plusieurs autres villes de France (Marseille, Lyon, Saint-Étienne, Narbonne, Toulouse, Le Creusot, Limoges), des communes furent proclamées à partir du 23 mars 1871, mais furent toutes rapidement réprimées. La Commune a depuis été revendiquée comme modèle — mais avec des points de vue différents — par la gauche, l’extrême gauche et les anarchistes ; elle a inspiré de nombreux mouvements, qui y ont cherché des leçons leur permettant d’entreprendre d’autres révolutions : la Révolution russe et les conseils (soviets), la révolution espagnole et les collectivités, etc. Selon Karl Marx, la Commune de Paris est la seule période de l’histoire française durant laquelle fut – brièvement – réalisée une dictature du prolétariat. En effet, cet épisode révolutionnaire s’est construit sur un soutien fort de la classe ouvrière et, plus largement, d’une partie conséquente de la population parisienne, qui y a versé son sang. Cette lutte d’importance et la terrible répression qui s’ensuivit laissèrent un souvenir vivace. Celui-ci se cristallisa autour du mur des Fédérés, emblème d’une époque d’autant plus insaisissable qu’elle fut brève et laissa peu de monuments.