Fourier & Godin (19e s.) : Phalanstères & Familistères, coopératives communautaires anti-couples

Il existe de nombreuses différences entres les phalanstères et le Projet Prométhée. Les phalanstères se basent sur le coopérativisme, la propriété individuelle et la famille à priori conjugale, alors que le Projet Prométhée se base sur la propriété collective indivisible, la famille choisie associative, et une structure confédérale segmentaire, nécessaires pour garantir la solidarité familiale, la cohésion sociale, et surtout, pour empêcher les conflits d’intérêts et de propriété, et l’apparition d’une oligarchie. Cependant, les phalanstères restent une expérience intéressante d’autogestion et de mutualisme populaire.

Habitat communautaire et entreprise coopérative autogestionnaire

Un phalanstère (du grec Phalanx, formation militaire rectangulaire, et stereos, solide) est un regroupement organique des éléments considérés nécessaires à la vie harmonieuse d’une communauté appelée la Phalange. Le concept, très en faveur dans les milieux intellectuels au XIXe siècle, fut élaboré par Charles Fourier et promu par des industriels idéalistes comme Jean-Baptiste André Godin. C’est un ensemble de logements organisés autour d’une cour couverte centrale, lieu de vie communautaire.

Une ville solidaire auto-gérée

Dans le binôme spirituel de Charles Fourier, le phalanstère est une sorte d’hôtel coopératif pouvant accueillir quatre cents familles (environ deux mille membres) au milieu d’un domaine de quatre cents hectares où l’on cultive les fruits et les fleurs avant tout. Fourier décrira à loisir les couloirs chauffés, les grands réfectoires et les chambres agréables.

Des dimensions pharaoniques

Destiné à abriter mille huit cents à deux mille sociétaires, le phalanstère est un bâtiment de très grande taille: une longueur de plus d’un kilomètre, à comparer aux quelque quatre du château de Versailles; une surface occupée – bâti et non bâti – d’environ quatre kilomètres carrés; des arcades, de grandes galeries facilitant les rencontres et la circulation par tous les temps; des salles spécialisées de grande dimension (Tour-horloge centrale, Bourse, Opéra, ateliers, cuisines); des appartements privés et de nombreuses salles publiques; des ailes réservées au « caravansérail » et aux activités bruyantes; une cour d’honneur de six cents par trois cents mètres, dans laquelle tiendrait la grande galerie du Louvre; une cour d’hiver de trois cents mètres de côté (à comparer aux cent mètres de la place des Vosges) plantée d’arbres à feuillage persistant; des jardins et de multiples bâtiments ruraux.

Une expérience occidentale qui dura jusqu’en 1968

Les phalanstères ont fait l’objet de tentatives d’application nombreuses en France et aux États-Unis au XIXe siècle. Le plus célèbre fut le familistère de Guise, créé par Godin sur des plans qu’il avait établis lui-même, et qui conserva sa fonction à l’identique jusqu’en 1968. Il est aujourd’hui classé au titre des Monuments historiques et toujours habité. Godin a créé un autre phalanstère en 1887 à Bruxelles, à côté de ses usines, qui a également fonctionné jusqu’en 1968. Le bâtiment, lui aussi classé, appelé Familistère Godin, subsiste toujours le long du canal de Willebroek, quai des Usines. La société Godin, pour sa part, existe toujours également (2004).

À l’exception notable du familistère de Guise, tous les autres phalanstères ont échoué plus ou moins rapidement. Un phalanstère appelé La Réunion fut créé au Texas, avec l’appui de Godin, par le philosophe Victor Considerant. L’idée a stimulé certaines initiatives dans les années 1970, notamment la Communauté de Longo Maï en Provence.

Le familistère de Guise

Étymologiquement « lieu de réunion des familles », construit sur le modèle du phalanstère de Charles Fourier, le Familistère de Guise, dans l’Aisne, est un haut lieu de l’histoire économique et sociale des XIXe et XXe siècles. Le Familistère fait l’objet d’un classement au titre des monuments historiques depuis le 4 juillet 1991. Depuis 2010, il accueille un musée, classé musée de France.

La richesse collective  contre la pauvreté individuelle

La première étape, la plus urgente, est selon Godin d’améliorer les conditions de logement et de vie des familles, en leur apportant les « équivalents de la richesse ». Godin proscrit la maison individuelle et donne ses raisons dans Solutions sociales : «Les prôneurs de petites maisons ne remarquent pas qu’en descendant un peu, à partir de la petite maison, on voit poindre la hutte du sauvage […] Dans les campagnes, le mendiant en haillons possède un toit et un jardin. […] L’isolement des maisons est non seulement inutile, mais nuisible à la société». Pour Godin, le familistère permet de créer des «équivalents de richesse» auxquels les ouvriers ne peuvent accéder de manière individuelle, mais qui leur sont accessibles quand ils sont mis en commun en remplaçant « par des institutions communes, les services que le riche retire de la domesticité ».

Le palais social de l’avenir : école obligatoire et retraite à 60 ans

Godin écrit en 1874 dans La richesse au service du peuple. Le familistère de Guise: «Ne pouvant faire un palais de la chaumière ou du galetas de chaque famille ouvrière, nous avons voulu mettre la demeure de l’ouvrier dans un Palais : le Familistère, en effet, n’est pas autre chose, c’est le palais du travail, c’est le PALAIS SOCIAL de l’avenir».

Il fait construire des écoles, mixtes et obligatoires jusqu’à 14 ans (à l’époque, la loi autorise le travail des enfants à partir de 10 ans), un théâtre, une bibliothèque, et multiplie lui-même les conférences pour enseigner à ses salariés les bienfaits de la coopération.

Enfin, Godin met en place tout un système de protection sociale en créant des caisses de secours protégeant contre la maladie, les accidents du travail et assurant une retraite aux plus de 60 ans.

Le site de Guise comprend donc deux volets indissociables : le lieu de production, l’usine Godin sur la rive droite de l’Oise, et le « Palais social » (terme utilisé par extension pour désigner le familistère au-delà des seules unités d’habitation d’origine, construites entre 1859 et 1877) où était organisée la vie des ouvriers et de leurs familles.

Le Divin dans le Travail, l’élévation morale et intellectuelle du producteur

Anticlérical virulent, Godin pratique cependant un déisme très personnel, évoquant un Être suprême bienveillant ; il croit de façon ardente que le Travail, toute activité ayant pour but de transformer la matière afin de vivre mieux, est la raison profonde de l’existence de l’Homme, et par conséquent d’atteindre l’essence humaine, une certaine part de divin. S’opposant aux principes mêmes du capitalisme, il estime que l’ouvrier devrait posséder le statut social le plus élevé, puisque c’est lui qui travaille, que c’est lui qui produit les richesses. Au-delà des aspects matériels de l’œuvre, le Familistère doit amener à une élévation morale et intellectuelle du travailleur, lui permettre de retrouver l’estime de soi et son indépendance vis-à-vis de la société bourgeoise.

L’Association du Capital et du Travail

Fondée en 1880, cette Association transforme l’entreprise en coopérative de production; les bénéfices sont utilisés pour financer les diverses œuvres sociales (écoles, caisses de secours), puis le reliquat est distribué entre les ouvriers, proportionnellement au travail fourni pendant l’année. Cependant, les bénéfices ne sont pas distribués en argent, mais sous forme d’actions de la Société : les ouvriers deviennent ainsi propriétaires de l’entreprise. Il met en place une hiérarchie au sein de l’Association, essentiellement selon l’ancienneté : au sommet les associés (au moins 5 ans de présence), puis les participants et les sociétaires. Enfin, seuls les associés participent à l’assemblée générale. À chaque niveau correspond une plus grande part des bénéfices, une meilleure protection sociale, une meilleure retraite.

Le Nouveau monde amoureux de Charles Fourier (1772-1837)

« Qui paraît seulement en 1967 est une bombe. Ce philosophe fait la théorie de la partouze, la théorie de l’amour dans ce qu’il y a de plus sensuel et de plus socialisant. Fourrier montre que l’amour hypocrite, antisocial, exlusiviste, mène à une pénurie sexuelle par rapport à nos vrais désirs, on se coltine avec une seule personne, et liberté et la création amoureuses passent à la trappe. Il y a eu des modèles alternatifs de l’amour. Simone de Beauvoir, Sartre ; les amours contingentes, l’amour nécessaire. Fourier disait « on a tous des amours pivotales ». On a des gens qui sont des pivots affectifs pour nous, mais cela n’empêche en rien de trouver du plaisir sensuel et de construire des liens sentimentaux ailleurs. » – Vincent Cespedes, philosophe

Des ennemis nombreux : religieux, commerçants, patrons et marxistes

La création de cette Association, de même que la construction du Familistère, lui attire la sympathie de nombreux réformateurs sociaux, mais aussi de nombreux ennemis :

  • clergé offensé par la mixité et la promiscuité sexuelle des logements (le mariage est le seul garant de la reconnaissance de paternité). Les milieux patronaux chrétiens sociaux vont aussi chercher et proposer des solutions à ce problème du logement collectif ouvrier en s’attachant à répondre aux critiques sur les questions des mœurs. Les tenants d’un christianisme social qui restaure un ordre moral et social détruit par la Révolution de 1789 ont eu un premier apôtre en Frédéric Le Play qui publie en 1855 Les ouvriers européens. Pour lui, il faut promouvoir la possession de maisons individuelles, car la maison a des vertus morales.
  • commerçants menacés par les bas prix pratiqués dans les économats (économies d’échelle),
  • patrons dénonçant le socialisme de Godin (unité et autonomie des travailleurs),
  • mais aussi parmi l’extrême-gauche marxiste : considérant l’œuvre de Godin comme une forme de paternalisme, séduisant les ouvriers pour mieux les détourner de la Révolution et de leur émancipation.

Causes de l’échec : conservatisme, hérédité et aristocratie

Après la mort de Godin en 1888, l’Association continue de fonctionner. Prospère notamment grâce au renom de la marque « Godin », l’entreprise se maintient parmi les premières du marché jusqu’aux années 1960. Sur le plan social, les choses restent également en l’état : bien que Godin ait toujours considéré l’Association comme une étape devant toujours progresser, les différents gérants qui lui font suite se concentrent sur la nécessité de conserver intacte l’œuvre du « Fondateur » : ainsi, aucun nouveau bâtiment n’est ajouté au Familistère. Les logements devenant très vite insuffisants pour accueillir de nouveaux ouvriers, une préférence est établie, les enfants de Familistériens devenant prioritaires pour l’obtention d’un appartement. Cette hérédité des logements entraîne des tensions, les associés apparaissant parfois comme une aristocratie satisfaite de ses privilèges et ne cherchant pas à les partager. La disparition progressive d’un véritable « esprit coopérateur » parmi les membres de l’Association est parfois vue comme une des raisons de sa disparition en 1968 (difficultés économiques, rachat…). En 1872, Friedrich Engels, dans les articles repris dans La question du logement, qualifie le Familistère de Guise d’expérience socialiste… devenue finalement, elle-aussi, un simple foyer de l’exploitation ouvrière.

Le Familistère, une œuvre titanesque

  • 10 millions de briques sont nécessaires à la construction des trois pavillons du Palais Social.
  • 30 000 m2 de surfaces sont offerts par l’ensemble des trois pavillons.
  • 1 kilomètre de coursives parcourt les trois pavillons du Palais.
  • 500 fenêtres percent les façades des trois unités d’habitation.
  • 495 appartements sont aménagés dans l’ensemble des cinq pavillons du Familistère avant 1918.
  • 1 748 personnes habitent au Familistère en 1889.
  • 50 berceaux peuvent être installés dans la nourricerie du Familistère.
  • 796 invités participent au banquet de la cinquième fête du Travail dans la cour du pavillon central en 1872.
  • 1 000 spectateurs prennent place au théâtre en 1914.
  • 1 526 employés travaillent dans les usines de la Société du Familistère en 1887.
  • 2 500 est le nombre de record d’employés de l’Association du Familistère de Guise et à Bruxelles en 1930.
  • 4 000 modèles d’appareils et d’accessoires sont fabriqués par la Société du Familistère en 1914.
  • 210 000 appareils sont expédiés par les usines de Guise et Bruxelles en 1913-1914.
  • 664, c’est le nombre de pages qui composent le livre Solutions Sociales publié par Godin en 1871.
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