Des pharaons au service de la Bible pour cautionner la chronologie judéo-chrétienne. Quid de l’Exode ?

Pour la première fois dans l’Égypte antique, un Égyptien a essayé de faire de l’histoire comme les Grecs avant lui, en recoupant les informations de sources variées. Mais son œuvre, truffée d’erreurs et d’affabulations, souffre des mêmes défauts que celle d’Hérodote.

Lire : Révisionnisme récentiste : le patriarcat, une histoire récente inventée par les Jésuites ?

Les pharaons mythiques d’une égyptologie plus commode

Manéthon de Sebennytos (iiie siècle avant notre ère) est un prêtre égyptien qui a écrit une Histoire de l’Égypte (Ægyptiaca) en trois volumes en grec sous le règne de Ptolémée II. En tant que prêtre, il avait sans doute accès aux listes royales des bibliothèques de temples, mais aussi aux contes populaires à propos de divers pharaons mythiques. C’est à Manéthon que l’on doit la division en trente dynasties des souverains d’Égypte, toujours utilisée par les égyptologues avec quelques modifications (dynastie égyptienne zéro par exemple), car elle rend l’analyse de l’histoire égyptienne plus commode.

Des listes idéologiques non historiques

Ces listes sont artificielles : elles ne sont pas historiques mais idéologiques, les dynasties sont recomposées à des fins de propagande officielle et de religion. Par exemple, les IIIe et IVe dynasties, tout comme les VIe et VIIIe dynasties, sont directement liées, la VIIe n’existe pas, les XVIIe et XVIIIe dynasties ne sont qu’une seule et même famille, etc., les pharaons d’Amarna, Akhénaton surtout, n’apparaissent que sous des noms péjoratifs déformés ; d’autres ont tout simplement disparu.

Une vision cyclique du monde et du temps

Autre exemple, beaucoup de dynasties sont retaillées sans tenir compte des liens familiaux (plus ou moins oubliés d’ailleurs), de façon à obtenir des nombres de rois symboliques, comme le neuf ou le dix (référence à l’ennéade des dieux). Le but est de cautionner la vision cyclique du monde et du temps des prêtres égyptiens (les dynasties se succèdent comme autant de cycles renouvelés de neuf ou dix rois, comme Rê, le soleil qui naît et meurt chaque jour).

Contes ou Histoire ?

D’autre part, Manéthon utilise des traditions populaires ou contes dont il reste des bribes : ces légendes transparaissent à travers les rares anecdotes conservées, comme la mort de Ménès, tué par un hippopotame, ou celle de Bocchoris, brûlé par son ennemi.

Une oeuvre judéo-chrétienne ?

L’Ægyptiaca de Manéthon n’est malheureusement connue que par des citations fragmentaires et souvent déformées, données principalement par l’historien juif Flavius Josèphe et par les historiens chrétiens, Sextus Julius Africanus (vers 202 de notre ère) et Eusèbe de Césarée (vers 325 de notre ère), le tout compilé au viiie siècle par un moine byzantin, Georges le Syncelle.

Pour cautionner la chronologie biblique

Flavius Josèphe ne s’intéresse qu’à ce qui a trait aux Hébreux et au peuple juif ; quant à Africanus et Eusèbe, ils cherchent à cautionner la chronologie chrétienne grâce à celle de Manéthon. Ces deux derniers n’ont donc conservé que l’ossature de l’œuvre de Manéthon, des listes de rois, alors qu’il semble, d’après les passages de Josèphe, que Manéthon y avait adjoint de longs passages de développement dont il ne reste que des traces.

Pas d’évaluation des sources ni examen critique

Ægyptiaca (ou Histoire de l’Égypte) est donc l’histoire de l’Égypte antique, en trois volumes, écrite en grec par le prêtre égyptien Manéthon, à la demande de Ptolémée Ier, au début du iiie siècle avant notre ère. Cependant, son oeuvre est sujette à caution : on sait depuis l’analyse de François de Bovet, dès 1835, qu’elle est truffée d’erreurs et d’affabulations. L’évaluation des sources n’est pas une préoccupation chez Manéthon : il utilise des dynasties recomposées pour cautionner une vision cyclique du monde ou à des fins de propagande et, de plus, il utilise des traditions populaires sans les soumettre à un examen critique.

Des citations fragmentaires déformées

Dans ce document, Manéthon divise l’histoire en trente dynasties de souverains d’Égypte, division toujours utilisée depuis par les égyptologues qui ont cependant défini une dynastie 0 ainsi qu’une XXXIe dynastie. Ce document, disparu, n’est connu que par des citations fragmentaires et souvent déformées par des historiens successifs :

  • Sextus Julius Africanus écrivit un ouvrage en cinq volumes Chronographiai, rassemblant la chronologie égyptienne, la mythologie grecque et l’histoire juive, ne cherchant qu’à cautionner la chronologie chrétienne en ne conservant que l’ossature de l’œuvre de Manéthon ;
  • Flavius Josèphe ne s’intéresse qu’à ce qui a trait aux Hébreux et au peuple juif.

Pas d’Exode d’un Peuple Elu

Les écrits de Manéthon en rapport avec le récit biblique nous sont principalement connus par Flavius Josèphe, qui ne s’intéresse qu’à ce qui a trait aux Hébreux et au peuple juif.

Lire Le Temple de Salomon : une arnaque archéologique ? La Bible est-elle une fiction ? Quid d’Israël ?

Manéthon raconte l’invasion puis le départ de l’Égypte d’une population d’Asiatiques, les Hyksôs, ce qui est attesté par l’archéologie. Lorsque la Bible fut traduite en grec, la Septante, les historiens grecs comparèrent cette version de l’histoire avec leur propre version. Pour eux, l’analyse fut sans appel : ce peuple hébreu est inconnu dans leurs documents, il a donc toujours été au plus très petit, il est donc impossible que ce peuple ait lutté victorieusement contre une Égypte alors à son apogée. Seul Flavius Josèphe, Juif convaincu, essaie de défendre l’histoire biblique dans son livre Contre Apion, en invoquant des sources extra-bibliques. Ce texte a parfois été interprété comme une association des Hyksôs aux Hébreux, assimilation depuis largement démonétisée.

Lire La Bible daterait-elle du XVe siècle ? Faux manuscrits antiques et brouillons incomplets

Moïse, une copie de Sargon

Sargon d’Akkad, ou Šarru-kīnu « roi légitime », fut le souverain fondateur de l’empire d’Akkad, plutôt appelé aujourd’hui « empire d’Agadê », en unifiant par la force les principales cités de Mésopotamie sous son autorité. Les dates de son règne sont incertaines : on le situe couramment vers 2334-2279 av. J.-C., mais il peut avoir régné plus tard, vers 2285-2229.

Des textes du viie siècle av. J.-C. découverts à Ninive — donc postérieurs de seize siècles à Sargon, mais contemporains de la date probable de rédaction des plus anciens livres qui formeront la Bible par la suite — relatent ainsi son accession au pouvoir :

« Ma mère était grande prêtresse. Mon père, je ne le connais pas. Les frères de mon père campent dans la montagne. Ma ville natale est Azupiranu [« ville du safran » ?], sur les bords de l’Euphrate. Ma mère, la grande prêtresse, me conçut et m’enfanta en secret. Elle me déposa dans une corbeille de roseaux, dont elle scella l’ouverture avec du bitume. Elle me lança sur le fleuve sans que je puisse m’échapper. Le fleuve me porta ; il m’emporta jusque chez Aqqi, le puiseur d’eau.

Aqqi le puiseur d’eau me retira [du fleuve] en plongeant son seau. Aqqi le puiseur d’eau m’adopta comme son fils et m’éleva. Aqqi le puiseur d’eau m’enseigna son métier de jardinier.

Alors que j’étais jardinier la déesse Ištar se prit d’amour pour moi et ainsi j’ai exercé la royauté pendant cinquante-six ans. »

Ce récit ressemble beaucoup à celui de la naissance de Moïse, rédigé par des prêtres judéens qui étaient précisément, au viie siècleav. J.-C., en exil à Babylone lorsque cette histoire édifiante faisait florès, des rives du Tigre, en Irak, à celles du Tibre, en Italie. On retrouve de pareils éléments légendaires concernant d’autres fondateurs d’empires comme Cyrus le Grand ou de cité, comme Romulus.

Publicités